ACTE QUATREIESME
SCENE PREMIERE

PED. Il te seroit tresbien employé, qu’il te baillast cinquante bons coups de baston pour te monstrer vne autresfois quand il va dehors que tu luy tinses compagnie, et de ne t’enyurer point en cest estat, et puys t’endormir comme vn pourceau, et l’as laissé partir tout seul.
STRA. Ainsi que tu as fait. Et vous? L’on vous deüroit couurir de paille, de souffre, de poix, et de belle poudre à canon, et pays mettre le feu dessouz pour vous enseigner ¡a n’estre point ce que vous estes.
PED. Yuroigne, yoroigne?
STRA. Magister, magister.
PED. Laisse faire que ie trouue ton maistre.
STRA. Laisse faire que ie trouue son pere.
PED. Ouy dea son pere, et que luy sçauras tu dire de moy?
STRA. Et vous, que pouuez vous dire de moy à mon maistre?
PED. Que tu es vn paillard, vn coquin, vn truant, vn maraud, vn belistre, vn fol, vn estourdy, vn yurogne. Voylà que ie luy puis dire de toy.
STRA. Et moi, quis vous estes vn larron, vn iouëur, vn pipeur, vne mauvaise langue, vn afronteur, vn ruffian, vn flateur, vn venteur, vne teste esuolée, vn eshonté, vn impudent, vn ingrat, vn trahistre, vn meschant. Voilà que ie puis dire de vous.
PED. On nous cognoist bien, Dieu mercy.
STRA. Et ce fait mon de par Deu, ce fait mon.
PED. Il suffit, mot, n’en parlons plus, ce ne m’est pas honneur de debatre auecq’ telle gens que toy.
STRA. I’l n’y a point de faute à celà, que tout la noblesse du caignard est en vous. Sçait on pas bien que vous estes le filz d’vn mulletier, pour ton potage? Suis-ie pas de plus honneste lieu venu que vous n’estes? Par Dieu il semble à ces maraudx icy, depuys qu’il sçauent dira vne fois cuius masculini, qu’ils tendront chacun souz leurs piedz.
PED. Ha pauure philosophie, pauures lettres, ou estes vous arriuées? En la bouche d’vn asne.
STRA. L’asne ferez vous si vous n’aprenez à parler autrement, car ie vous chargeray de cotretz si vous n’y prenez garde.
PED. Souuienne toy bien que furor fit laesa saepius sapientia. Si tu me fais vne fois lascher le manche. Stragualcia, ie te pry, tais toy, et me laisse la? Pallefrenier detestable que tu es, maraud et prince de maraudx.
STRA. Hé capette de montaigne, prince de capettes, capettissime, peult on dire pis que capette? Y a il pire nation au monde? Y a il pire canaille, y a il pire genealogie? Et possible encor’ qu’ilz ne se tiennent pas bien sur les grauitez quand on les apelle, messire tel et maistre quel, et qu’ilz ne sçauent respondre en reputation, auecq’ vne reverance d’vne demye lieuë loing. Comment se porte messire Brougirno? Maistre Frerato? Monsieur de la Poltronnie?
PED. Tractant fabrilia fabri, tu parles pro prement, aisi qu’il apartient à vn tel homme que tu es.
STRA. I parle de ce qui est bon pour vous.
PED. Te veux-tu retirer d’icy derriere?
STRA. Ie ne m’en retireray pas pour vous.
PED. Par le corps.
STRA. Par le corps se garde celuy qui me veult dire outrage. Vous sçauez que ie ne fis iamais meschanceté, que ie ne sçache bien, et que si i’en voulous faire, se seroit possible ¡a vostre aueu.
PED. Tu as menty par la gorge, ie ne suis pas homme de tel affaire.
STRA. Ie vous en asseure, ce seroit possible la premiere fois.
PED. I’ay deliberé, Stragualcia, du que tu ne demeureras plus ceans, ou qu’il faudra que i’en parte moymsemses.
STRA. C’est possible la premiere fois que vous l’auez dit celà. Mon amy, fous n’en partires iamais qui ne voius en chauffera à beaux coups de baston. Dites moy ie vous pry’ que trouueriez vous qui vous vousist receuoir ¡a sa table? A son estude? A son lict? Antre que ce ieune filz cy, qui est meilleur que le bon iour?
PED. Ah vrayement tu dis vray. Les bons partiz me manqueroient, si ie les vouloys chercher. I’ay tel encor’ qui m’en prie à baise main.
STRA. O le notable personnage! Passons passons oultre.
PED. Voulons nous bien faire? Sans tant de plait, retourne t’en ¡a l’hostelerie, et pren bien garde aux besognes de ton maister, et puys nous conterons ensemble.
STRA. Ie retourneray voluntiers à l’hostelerie, et suis bien content de faire conte autant que vous voudrez. Mais pensez que ce sera à vous ¡a payer. Se ie ne tenois aucunes foys bonne barbe à ce maistre aliborum, par Dieu on ne pourroit durer à luy. Il vous iure comme vn beau chartier, mais quand ie le viens ¡a donder vne fois, iamais homme ne fut plus peneux. Il ne vous dit pas vn perit mot, mais si ie me laissoys mettre souz le pieds, cor bieu il me deschireroit en pieces, tant il a peu de conscience. Bon pour moy, que ie cognois sa complexion.
PED. L’hoste m’auoit dit que Fabritio seroit vers la place, et pourtant il vault mieux que ie prenne mon chemin par deça.

SCENE SECONDE

GER. Du douaire, ce qui est dit est dit. Ie la douray ainsi qu’il te plaira, et toy de ta part y aiousteras mile florins, si par cas d’auanture ton filz retournoit de Rome.
VIR. Ie le veux bien.
PED. Si ie ne suis deceu, i’ay veu cest honnest homme cy autrefois in quelque part, et ne sçay pas bonnement ou.
VIR. Que regardez vous, monsieur?
PED. Pour certain c’est mon maistre que ie cerchoys.
GER. Laisse le contempler ce qui’l voudrai. Il est possible nouueau venu en ceste village, car aux autres lieux on ne prend point tant garde à ceux qui regardent comme icy, mais on laisse chacun contempler à son plaisir.
PED. Se ie contemple ce n’est pas sans cause. Dites moy, bonnes gens, ne cognoissez vous point en ceste village vn qui se nomme virginio Bellenzini.
VIR. Ie cognois le personnage. Il ne me sçauroit estre plus prochain qu’il est, maisque luy voudriez vous. Car si vous vouliez par fortune loger chez luy, ie suis asseuré qu’il a autre chose à faire pour le present, et ne pourroit bonnement entendre à vous. Parquoy cerchez hardiment vn autre hoste.
PED. Pour tout certain, c’estes vous mesme. Salve patronorum optime.
VIR. N’estes vous point mesire Pierre de Pagliarci, maister de mon filz?
PED. Sire ie suis celuy là.
VIR. O mon pauure enfant! Et me douloureux que ie fuis1 Que.les nouuelles nous aportez vous, mon amy? Ou le lassastes vous? Helas, ou mourut il! Pourquoy auez vous tant mis à m’en venir dire nouuelle? Ah il a esté tué de ses trahistres infaits, chiens, mastins. Ha mon pauure filz! C’estoit tout le bien que i’auois en ce monde. Hé maistre mon amy! Ie vous suply’ dites le moy bien tost.
PED. Ne pleurez point sire, ie vous en pry’.
VIR. Ah Gerard, mon gendre et bon amy, voicy le personnage qui m’esleua mon pauure filz, et qui l’à tousiours gouuerné pendant qu’il a vescu. O maistre! O mon cher filz mon amy! Helas ou as tu esté enterré. N’en sçauez vous rien? Maistre,hé que ne me le dites vous, car ie suis mort, si ie ne le sçay bien tout. Encor’ ay-ie grand paour d’ouyr ce que ie m’en voudroys iamais entendre.
PED. Dei, mon maistre et bon seigneur, pour quoy pleurez vous? Ne pleurez point, non.
VIR. Ne pleureray-ie point vn enfant si cher, si doux, si sage, si benin, si auisé, si entendu, si bien apris, puys que ce trahistres meschants me l’ont ainsi tué.
PED. Dieu vos vueille garder de ce danger et luy pareillement. Sire vostre filz est encore viuant et in bonne santé, Dieu mercy.
GER. Celà ne va pas bien pour moy, car s’il est vray i’ay perdu mile florins.
VIR. Vivant et in bonne santé? Si celà estoit vray le roy ne seroit pas mon maistre.
GER. Mais aussi Virginio, cognois-tu bien qui est cestuy cy? Car ce pourroit estre quelque afronteur.
PED. Parcius ista viris tamen obiicienda momento.
VIR. Maistre mon amy, ie vous prie racontez moy quelque chose de mon filz.
PED. Vostre filz, au sac de Rome, fut prisonnier d’vn capitaine qui se nommoit le capitaine Hortye.
VIR. Escoutons vn petit, voicy le commencement du conte.
PED. Or pource, qu’il estoit en compagnie de deux autres prosonniers. Le capitaine, à fin de ne s’abuser, l’enuoya à Senes bien secretement, ou peu de iours apres arriua. Depys qu’il ly fut, ledit capitane doutant que les gentilzhommes Senois (par ce qu’ilz ayment le droit et la raison et sont fort affectionnez à ceste nation, et sur tout gens de bien) ne luy ostassent son prisonnier, et ne le vousissent de liurer, le retira de ladite ville de Senes, et le renouoya en vn chasteau apartenant au signeur Plombin, et per usque millies me fist escrire par deça, que l’on trouuast mile ducatz de rançon, qui luy auoient esté taxez.
VIR. Ah, mon pauure enfant là tout de moins ces meschants le mastinoient bien, faisorent pas?
PED. Nenny certes, sire, mais le traitoyent en gentilhomme.
GER. I’ay maintenant la morte entre les dents.
PED. Or n’eusmes nous iamais response de letre que nous enuoyssions par deuers, vous.
GER. Voylà la cas. Ie gage qu’il te tirera quelque escu hors de la bourse, ou il me pourra.
VIR. Suyuez, suyuez, dites.
PED. Aiunt que fusmes menez auecq’ le camp des Espagnolz iusques a Couroye, auquel lieu nostre capitaine fut tué, duquel les seruiteurs apres auoir rauy les biens au dit seigneur nous deliurerent.
VIR. Et ou est donc mon filz à present?
PED. Plus pres de vous que ne pensez.
VIR. Seroit il bien en ceste ville?
PED. Si vous me voulez promettre de me donner le vin (quia omnis labor optat premium) ie vous le dira.
GER. Voylà le poinct de mon troumpeur. Le disois-ie pas bien?
PED. Escoutez, sire, vous auez grand tort trompeur? Moy? Absit.
VIR. Ie vous prometz tout ce que vous voudrez? Helas dites moy, ou est il?
PED. A l’hostelerie du Sot.
GER. Tout est depesché voyla mes mile florins perduz et iouez. Toutesfois par mon ame que ie ne m’en deürois soucyer. Mais que la fille soit mienne, ie suis, Dieu mercy, assez riche.
VIR. Allons y donc, maistre mon amy, allons le trouuer. Ie ne verray iamais l’heure assez à temps, que ie le retrouue, que ie l’embrace.
PED. Seigneur. O quantum mutatur ab illo! Ce n’est plus vn enfant pour porter au col, vous le descognoistrez maintenant il est devenu grand comme vn noyer, et suis certain qu’a grand’ peine vous recognoistra il, tant vous estes changé depuys le temps. Praeterea, vous avez maintenant ceste barbe, lequelle ne souliez point porter au parauant, tellement que moy mesmes, si ie ne vous eusse entendu au parler, à peine vous eusse-ie iamais recogneu. Mais qu’est deuenue Lelia?
VIR. Elle se porte bien, Dieu mercy, elle est deuenue grosse et grasse.
GER. Comment grosse par bieu, s’il est ainsi, retiens la donc encor’ si tu veux, car moy, ie ie n’en veux plus.
VIR. Tout beau, tout beau, compere, ie dy qu’elle est desi a deuenue tout femme. O maistre mon amy! Ie ne vous auois pas encores baisé!
PED. Sire, ie ne dy pas pour me vanter, mais ie vous asseure que i’ay fait pour vostre filz, ie n’en diray point d’auantage. Aussi loué soit Dieu, i’ay eu ocasion, car iamais e ne le requis de chose, que tout soudain ne s’enclinast à la faire.
VIR. A il bien apris?
PED. Il n’a pas du tout perdu son temps Dieu mercy, ut licuit per varios casus, per tot discrimina rerum.
VIR. Apellez le vn peu qu’il vienne de hors, ie vous suply’ maistre, ne luy sonnez mot de moy. Ie vueil voir s’il me recognoistra.
PED. Il n’ya pas trop long temps qu’il estoit party de l’hostelerie. voyuns un peu s’il est retourné.

SCENE TROYSIESME

PED. Stragualcia, hau Stragualcia, Fabritio est il reuenu?
STRA. Non pas encor’.
PED. Vien ça vien, voicy le bon pere que i’ay trouué, veux-tu parler ¡a luy? Voy-tu? Cestuy est le sire Virginio.
STRA. Et bien ceste colere est elle passée?
PED. Sçais-tu pas bien que ie ne tiens iamais mon cueur contre toy?
STRA. Vous faites que sage.
PED. Or baille moy ça la main au bon pere de Fabritio.
STRA. Baillez me la ça vous mesmes.
PED. Ie ne dy pas à moy, ie dy que tu la bailles à ce bon seigneur cy.
STRA. Est ce cy le pere de nostre maistre?
PED. Ouy, c’est il, se l’ay-ie pas desia dit?
STRA. O mon bon maistere et seigneur! Vous estes venu tout à temps pour payer l’hoste, vous soyez le tresbien trouué.
PED. Sire, cestuy a esté vn bon seruiteur à vostre fils, ie vous asseure.
STRA. Comment? Voudriez vous doncq’ dire que ie ne le fusse plus?
PED. Nenny dea.
VIR. Benist soys-tu de Dieu, mon filz, mon amy, pense que i’ay bien ¡a recompenser et remunerer tous ceux qui luy ont tenu compagnie.
STRA Vous m’aurez bien tost recompensé en peu de chose, s’il vous plaist.
VIR. Ne fay que demander.
STRA. Acordez moi au seruice de l’hoste de ceans, car ie le trouue le meilleur homme du monde, et le mieux fourny de tout, le plus sage, et le mieux entendant ce qui est besoing aux estrangiers qu’hoste que i’aye oncques veu. Quant à moy, ie ue voudrois pas meilleur paradis en ce monde.
GER. Il a renom d’auoir beaucouip de biens.
VIR. As-ty point encor’ gousté?
STRA. Ouy sire, vn petit.
VIR. Qu’as-ty mengé?
STRA. Vn couple de saucisses, six pigeons, vn chapon, et vn peu de veau, et n’ay beu seulement qu’vne quarte de vin.
VIR. “Brouillon, donne luy ce qu’il e demandera et puys m’en lasser payer,” ie t’en respondds.
PED. Or sus de par Dieu, que te fault il à ceste heure?
STRA. Monsieur, ie vous remercie grandement, c’est ainsi que font les gens de bien. Sire maistre Pierre vous estes trop cliche, et n’estes bonque pour vous seulement, on vous l’a dit desia plus de cent fois. Brouillon aporte vn peu cy à boyre à ces gens de bien.
PED. I’z n’en ont point de besoign, non.
STRA. Et vrayement mes seigneurs vous beurez, tenes seigneurs? Que pensez vous que ce soit cy? Ce n’est qu’vn peu de fricassée et deux ou troys rouëlles de saucisses. Il n’ya pas grand cas? En voulez vous? Domine, beuuez aussi bien que les autres.
PED. Pour faire le paix auecq’ toy, i’en suis content, verse.
STRA. Ah ie vous asseure, magister, que c’est du bon. Croyez, sire, que la raison veult que vous faciez du bien à ce magister, il ayme mieux vostre filz que ses deux yeux propres.
VIR. Dieu luy en doint tresbonne recompense.
STRA. C’est à faire à vous premierement, sire, et puys à Dieu beuuez aussi seigneurs, vous en plaist il pas?
GER. Il n’en est ia de besoing.
STRA Par honnesteté, entrons ceans, iusque ¡a ce que Fabritio soit te retour, puysque le souper est desia apareillé. Il vault mieux que nous soupions tous ensembe ce soir.
PED. Il n’y auroit point de mal.
GER. Ie vous lairray doncq’ là, vous autres, car ’iay quelque peu d’afaires au logis.
VIR. Ayes soing sur ceste fille qu’elle ne i’en voyse, entends tu?
GER. Ie n’y vois pour autre chose.
VIR. Elle est tienne, fay en comme tu l’entendras, de ma parte ie t’ay donné congé de tout.
GER. Quand tout est dit, on n’a pas tout ce que l’on demande en ce monde, or patience. Mais si ie n’ay perdu la veuë, il m’est à voir que cest là Leilia qui est sortie dehors. Ie gage que ceste paresseuse de chambriere l’aura laissée sortir dehors.

SCENE QUATREIESME

LEL. Vous semble il point, Clemence, que la fortune se moque bien de moy, et de mon affaire?
CLE. Ne t’en soucye point autrement, et m’en laisse faire, car ie trouueray bien quelque moyen pour te contenter.Va, et me oste ces habitz d’homme, que tu ne sois plus veuë en cest estat.
GER. Si fault il que ie la salue, et que ie scache par quel moyen elle s’en est fuye. Dieu gard, Clemence, et voius aussi, Lelia ma chere espouse, qui vous a ouuert l’huys, m’ayme? La chambriere, n’a pas? Ie ne suis point marry que vous soyez venue à la maison de vostre nourisse, non. Mais vous entendez, m’ayme, que de vous voir en cest habit, cela ne scauroit porter honneur, ne à vous, ne à moy.
LEL. O pauure fille desolée! Cestuy cy m’a bien cogneuë, A qui pensez vous parler, vieil registre, quelle Lelia? Ie ne suis pas Lelia, moy.
GER. Comment celà? Et quoy? Il n’y a quasi rien que nous vous enfermasmes auecq’ ma fille Ysabelle, vostre pere et moy? Ne confessastes-vous pas lors que vous estiez Lelia? Et puys vous pensez maintenant que ie ne vous cognoisse? Ma femme, m’ayme, ie vous pry’, allez vous en despouiller ces habits.
LEL. Ainsi vois vuielle Dieu ayder, comme ie suis vostre femme. I’auois grand faim d’estre mariée, quand ie vous prendrois pour mary.
CLE. Retournez vous en hardiment à la maison, Gereard. Toutes filles font aucunesfois de petites folies, l’vne et vn moyen, l’autere en l’autre, et sçachez que peu en ya, et possible pas vne, que ne trebuche quelque sois. Ce neansmoins cela se doit tousiours tener secret.
GER. De ma part, tu es asseuré que iamais on n’en sçaura riens. mMais comment dyable elle peu trouuer le moyen de saillir? Ie l’auois ce me semble si bien enfermée auecq’ Ysabelle?
CLE. Qui? Ceste cy?
GER. Ouy, ceste cy, ouy.
CLE. Vous abusez, car elle ne se partit huy de ceans, et par petite folie de ieunesse s’estoit tout à ceste heure vestue des habitz que voyez, ainsi que font ces sottes foles aucunesfois, et s’en estoit descendue en bas, me disant que ie regardasse si cest habut luy sierroit bien.
GER. Tu me veux faire aueugle, fais pas? Et ie te dy que nous l’auins enfermée dedans mon logis auecq’ Ysabelle.
CLE. Dont venez fous doncq’ maintenant?
GER. De l’hostelerie du Sot, ou i’estois allé auecq’ Virginio.
CLE. Y auez vous beu?
GER. Vn petit coup, non gueres.
CLE. Or vous en allez doncqu’ dormir, car vous en auez besoing.
GER. Fay moy doncq’ voir encor’ vn petit Leila, deuant que ie m’en voyse? Ie luy veux donner vne bonne nouuelle.
LEL. Quelle nouuelle?
GER. Son frere est retourné sain et sauue, Dieu mercy. Le pere l’atend à l’hostelerie.
CLE. Qui? Fabritio?
GER. Luy mesmes.
CLE. Si ie le sçauois pour vray, ie vous donnerois maintenant vn baiser.
GER. Ouy vrayment, la bague le vault, fay me le plustost donner à Lelia.
CLE. Ie m’en voys tout courant luy dire.
GER. De moy, ie m’en vois donner vne paire de soufletz à ceste maraude, qui l’a laissée enfuyr.

S

SCENE CINQUIESME

PAS. Of, nostre dince, la grand’ peur que i’ay euë. Ie vous prometz que i’ay eu si horrible frayeur, qu’il m’a falu tout hastiuement saillir hors de la maison, et sçay bien que si ie ne vous disois dequoy, mes dames, à grand’ piene le sçauriez vous. Ie le vous veux dire à vous seules, non pas à ces hommes, car ie sçay bien qu’ilz ne s’en feroient que moquer. C’est que deux vieillards, sots comme oysons, vouloient maintenir à toute force que ce ieune filz, qui est ceans, c’estoit vne fille, et souz ceste couleur l’ont enfermé en vne chambre auecq’ Ysabelle, et m’en ont donné la clef. I’ay bien depuys voulu entrer leans pour voir que c’estoit qu’ilz faisoient. Ie trouue qu’ilz se’ntrebaisoient l’vn l’autre bien et gentlement, et s’entreembraçoient fort et ferme. Il me vint vouloir de sçauoir si c’estoit masle ou femelle, car ma maistresse vous l’aouit desia empoigné iolyement, et vous l’aouit couché à la renuerse sur le lict, et m’apelloit que ie lu aydasse, ce pendant qu’elle luy tendroit les mains. De luy, il se laissoit bien gaigner et vaincre, sans trop se defendre. M’ayme ie le vous detache par deuant, et soudain, voicy sortir vn gros ie ne sçay quoy, qui me vient fraper si grand coup sur les mains, floc, et moy deuant. Ie ne sçay pas bonnement si c’estoit vn pilon ou vne endouille, ou bien quelque autre chose semblable, mais soit ce que ce soit, ie puis bien asseurer que ce n’est point herbe qui aye sentu la gresse. Quand ie vy celà si grand, et moy de fuyr, mes amys, et de fermer l’huys apres moy. Et vous asseure bien de ma part que ie n’ay garde plus de retourner leans toute seule. Mais, s’il y auoit quelqu’vn de vous autres qui ne m’en vousist croyre, ou qui en vousist prendre les passetemps, vienne à mont, ie luy presteray la clef tresvoluntiers. Mais, ho, voicy pis que tout. Dont vient ce vieillard tant rechigné? Que peult il auoir qu’il est si fasché? Il y aura tantost beau fabat, ie m’en doute bien.

SCENE SIXIESME

GER. Tu as bien fait ce que ie t’auois enchargé, n’as pas? Maraude, i’ay aussi bon vouloir de te rompre braz et iambes, meschante que tu es.
PAS. Et pourquoy, sire?
GER. Pourquoy-est ce que tu as laissé sortir Lelia? Ne t’auois-ie pas dit que tu ne luy ouurisse point l’huys?
PAS. Quand est ce doncq’ qu’elle s’est partie? Voire? N’est elle pas encor à la chambre?
GER. Elle est le mal an que Dieu t’enuoye.
PAS. Ian, si sçay-ie bien qu’elle y est encor’ pourtant.
GER. Et vrayement ie sçay bien que non est, car ie la viens de laisser au logis de sa nourisse Clemence.
PAS. Voyre? Ne les viens-ie pas de laisser tous deux à genoux en la chambre, qui enfiloient des paternostres?
GER. Il fault doncq’ bien dire qu’elle soit reuenue plustot que moy?
PAS. Ie vous dy, sire, qu’elle ne saillit huy dehors, au moin que ie sçache. Pardon, la chambre a esté tousiours fermée.
GER. Ou en est la clef?
PAS. La voylà.
GER. Baille la ça? S’elle n’y est encor’, ie t’assomeray tout royde.
PAS. Aussi s’elle y est, me donnerez vous pas vne chemise?
GER. Vrayement i’en fuis content, va.
PAS. Atendez que ie vous ouure la porte.
GER. Non feray, ie la veux ouurir moymesmes. Tu m’yrois incontinent trouuer quelque excuse.
PAS. Oh que i’ay belle peur qu’il ne nes trouue encor’ en besogne, toutesfouis si a il assez bonne piece que ie les y laissay.

SCENE SEPTIESME

FLA. Pasquette? Combien y a all que non Fabio ne fut chez vous?
PAS. Pourquoy celà?
FLA. Pource que c’est vn meschant, vn trahistre, et croy que ie l’en chastiray de brief, puys qu’ainsi est qu’ Ysabelle m’a laissé pour le prendre. Ha ie l’en payeray comme il a merité? O la belle louange à vne gentile dame comme elle est s’amouracher d’vn paige!
PAS. O mon Dieu! Ne dite pas celà, monsieur, car sans point de faulte, la chere qu’ell luy fait, ce n’est que pour l’amour de vous.
FLA. Dy luy qu’elle s’en repentira aussi quelque iour. Mais luy, de l’heure que ie le rencontreray, ie porte ceste dague tout à propos en ma main, ie luy fendray les leüres, ie luy couperay les aureilles, ie luy arracheray vn oiel hors de la teste, etmettray le tout en vn plat, puys en feray faire vn present à ta maistresse. Ah ie veux qu’elle se soulle de le baiser tout à son ayse.
PAS. Voyre par may foy, on dit bien vray, pendant que le chien s’amuse, le loup s’enfuyt.
FLA. Tu le verras.
GER. Ha Dieu de Paradis! Est ce ainsi que ie suis abusé et trompé? Est ce ainsi que l’on m’a afronté? Pauure et destruit homme que ie suis! Ce trahistre, ce meschant Virginio, m’a bien pris et tenu pour vn veau. Ah Dieu, que feray-ie maintenant?
PAS. Qui a il mon maistre, qui a il?
GER. Qui a il? Et vien ça! Qui est cestuy là qui est leans auecq’ ma fille?
PAS. Comment ne le sçaurez vous pas bien? Et n’est ce pas la fillette de Virginio?
GER. Fillette? Quel fillette? Fillette qui seroit faire à ma fille d’autres petites fillettes. Dolent que ie suis!
PAS. Hé ne dites iamais ces vilaines paroles la, sire, Ma dites en bonne foy, n’est ce pas Lelia?
GER. Et ie te dy moy que c’est vn garçon.
PAS. Voyre par ma foy. Et comment le scauez vou cela?
GER. Ne l’ay-ie pas veu in ma presence?
PAS. Et comment seroit il possible?
GER. Ie l’ay veu monté sur la ventre de ma fille, desolé que ie suis!
PAS. Et vous abusez. Ilz se iouoyent ensemble.
GER. Ie le croy bien vrayement qu’ilz se iouoent, mais c’estoit à bon ieu bon argent.
PAS. Mais venez ça, auez vous bien aperceu qu’il soit masle?
GER. Oy te dy-ie? Car ainsi que, l’ouuray l’huys tout d’vn coup, ie vy le galant tout en porpoint, et n’eut pas loysir de se couurir.
PAS. Vistes vous doncq’ tout? Regardez y bien, et vous trouuerez que c’est vne fille.
GER. Ie dy my que c’est vn masle, et qui en a assez pour en faire deux autres.
PAS. Et bien? Qu’en dit Ysabelle?
FLA. Que voudrois-tu qu’elle en dist? Pauure honteux qui ie suis!
PAS. Or puys doncq’ que c’est vn garçon que ne le laissez vous sortir? Mais, sire, qu’en voulez faire?
GER. Que i’en veux faire? Ie le veux acuser au gouuerneur de ceste ville, et le faire tresbien chastier?
PAS. Ilz’ enfuyra possible cependant.
GER. Non fera, non? Il n’a garde, i’ay renfermé dedans mieux que iamais. Mais voycy venir Virginio tout à point, ie ne demandois par mieux.

SCENE HUICTIESME

PED. Ie suis tout en esmoy qu’il n’est encor’ retourné à l’hostelerie, et si n’en sçay que penser.
VIR. Auoit il vn baston?
GER. Ie croy qu’ouy, car il ne va iamais sans.
VIR. Le pauure enfant aura esté mené en prison, car nous avons un bailly in cette ville qui tireroit la gresse d’vn cyron.
PED. Si ne croy-ie pas pourtant que l’on face telles iniures et vilanies à gens estrangers.
GER. Dieu gard Virginio! Et vien ça beau-sire? Est ce l’acte d’vn homme de bien, est ce chose conuenable à vn vray amy, est ce le bon acord du parentage que tu voulois faire auecq’ moy, de m’auoir ainsi trompé et abusé? Pense-tu que ie sois homme d’endurer cest iniure? Il me vient maintenant vouloir de —
VIR. Qui a il? Dequoy te plains-tu? De moy Gerard? Que t’ai-ie fait? Iamais ie ne cherchay de faire parentage auecq’ toy. Tu m’en as rompu toy mesmes la teste plus d’vn an durant. Maintenant si la chose ne te plaist, n’en parons plus ne fait ne fait.
GER. Encor as-tu la hardiesse de me respondre? Comme si i’estois vne beste. Meschant trahistre, trompeur, afronteur, larron, infame. Ne te soucye, le gouuerneur en sçaura des nouuelles.
VIR. Gerard, ces paroles ne sont pas trop seantes à vn tel homme que toy, et principalement en mon endroit.
GER. Encor’ ne fault il point que ie m’en complaigne, ces meschant? Es-tu deuenu si hautain depuys que tu as retrouué ton filz? Dy, maraud.
VIR. C’est toy qui es vn maraud.
GER. O Dieu, que ne suis ie encor’ ieune, comme ie me suis retrouué autresfois? Ie te metrois en dix mile pieces auant que partir de la place.
VIR. Seroit il possible que l’on peust bien entendre ce que tu veux dire, ou non?
GER. Impudent!
VIR. Tu me feras perdre patience.
GER. Larron.
VIR. Faulsaire.
GER. Tu as menty par la gorge, aten vn peu.
VIR. Vien, vien, ie t’aten.
PED. Ah seigneurs, quelle foyle sera ce cy? A il n’y point d’ordre.
GER. Ne me tenez point, ah ne me tenez point.
PED. Et vous aussi, sire, reuestez vous, ie vous en suply’.
VIR. A qui pense il auoir à faire? Rens moy ma fille que tu me retiens?
GER. Fusses tu au gibet, toy et elle.
PED. Mais quelle querelle auez vous ensemble, quel est vostre debat? Ie vous pry’ que ie le sçache.
VIR. Moy? Il ne sçay que c’est, sinon que n’agueres ie mis ma fille Lelia en son logis pour ce qu’il la vouloit auoir à femme. Maintenant voius voyez que c’est. Encor’ ay-ie crainte qu’il ne ly face quelque deplaisir.
PED. Sire, sire! Ha point, point, auecq’ ferrement, auecq’ ferrement! Ha celà ne se doit point ainsi faire, vous auez tord.
GER. Laissez moy faire?
PED. Quel est vostre diferent?
GER. Ce trahistre m’a iouë vn meschant tour.
PED. Comment celà?
GER. Si ie ne le trenche in dix mile pieces, si ie l’escartele auecq’ ceste iaueline —
PED. Mais dites moy ie vous pry, seigneur, comment va le cas?
GER. Etrons doncq’ vn peu en mon logis, puys que le trahistre s’en est fuy, et ie vous conteray le tout de l’affaire. N’es ce vous pas qui estes le maistre de son filz? Et qui vinstes en l’hostelerie auecq’ nous?
PED. Ouy dea, seigneur, à vostre bon commandement.
GER. Entrez doncq’, entrez.
PED. Mais ecoutez, ce sera souz vostre foy, et à vostre asseurance?
GER. Comment doncq’? Fiez vous en à moy hardiment.

Acte V