ACTE DEUXIESME
SCENEPREMIERE

FLA. C’est vn merveilleux cas, Fabio, que iusques à icy n’ay peu encores tirer vne bonne response de ceste crudelle, de ceste ingrate Ysabelle, et toutesfois par ce qu’elle te donne tousiours bonne audience, et qu’elle te fait si bon recueil, celà me fait penser et souspçonner qu’elle ne me hayt pas de du tout Si est ce que ie ne luy fis iamais (que ie sçache) chose qui luy duest desplaire. Tu t’en pourrois bien estre aperceu aux propoz qu’elle t’a tint, s’il y a quelque cas dont elle soit mal contente. Recite moy encores vne fois, Fabio, ie te prie, que te dit elle hier soir, quand tu fus vers elle avecq’ ceste lettre.
LEL. Ie le vous ay desia repliqué vingt fois.
FLA. Dy le moy encoures de rechef, ie te prie, c’est pour ton grant profit, ie t’asseure.
LEL. Quel grand profit? Est ce mon profit de vous le dire, quand ie voy que vous en estes fasché puys apres? Qui est vne chose (monsieur) qui me donne autant de desplaisir comme à vous mesmes, car moy estant votre seruiteur, comme ie suis, ie ne doy tascher à autre chose qu’à vous complaire. Possible que de telles mauuaises responses, vous me sçauez apres mauuais gré.
FLA. Ne te fasche point de celà, Fabio mon amy, tu es asseuré que ie t’ayme autant que mon propre frere, car i’aperçoy que tu me veux grand bien. Et pourtant sois certain que iamais ie ne te moqueray, tu en verras l’experience, avecq’ le temps, si Deu plaist, et te sufise. Mais que te dit elle?
LEL. Ne le vous ay-ie pas desia dit tant de fois? Que le plus grand plaisir que vous loy puissez faire en ce monde, c’est de la laisser là et ne penser plus à elle, car elle a tourné la fantasie allieurs. Et pour conclusion, elle ne vois sçauroit plus monstrer, ne bon oeil, ne bon semblant, et que vos y perdez et le temps et tout ce que vous y employez à la soliciter, car à la fin vous trouuerez le mains pleines de vent.
FLA. Te semble il Fabio qu’elle die ces paroles du bon du cueur, out si q’est pource qu’elle aye quelque despit encontre moy, car tousiours aut parauant elle me souloit monstrer bon visage, et me faisoit grand’ faueur. Et ne puis croire qu’elle me haye, comme ainsi soit qu’elle accepte mes letres et messages. Somme, i’ay deliberé de la suyure iusques à la mort, et ay grand desir d’en voir ce qui en pourra auenire. Que t’en semble, Fabio, ne le doy-ie pas faire?
LEL
. En bonne foy, monsieur, il me semble que non.
FLA. Pourquoy?
LEL. Pource que si i’estoys en vous, ie voudroys qu’elle me sceust gré que ie l’aymasse. Pensez qu’vn noble et honneste gentilhomme tel que vouis, des beantez que vous estes, faudra à trouuer des amoureuses. Monseigneur faites à ma faniasie, laissez la là? Et vous atachez à quelque autres, vous en trouuerez assez, et possible d’aussi belles comme elle. Dites moy, si’l vous plaist, auez vous point quelque amoureuse en ceste ville, qui s’estimast bien heureuse d’estre in vostre grace.
FLA. Comment si i’en ay? Il en y a vne entre les autres, qui se nomme Lelia (de qui i’ay mile fois voulu dire, que tu auois tout le visage) estimée la plus belle, la mieux auisé, et la plus courtoyse ieune fille de ceste ville. Ie te la veux quelque iour monstrer. Mais croy qu’elle s’estimeroit bien heureuse si ie luy vouloys monstrer tant soit petit de faueur, de richesse, elle ena assez, et si elle a esté autresfois en court et a esté mon amoureuse beien vn an durant. Elle me fit en ce temps mile petitz semblans, et depuys elle s’est retirée ailleurs, au moyen dequoy, ma fortune avoulu que ie me soys amouraché de ceste cy, qui d’autant m’est cruelle que l’autre m’estoit courtoyse.
LEL. Monsieur, ie vous asseure que le mal que vous auez vous est bien seant, et le merites grandement, pource que si vous auez qui vous ayme, et vous n’en tenez conte, c’est bien droit et raison qu’vne autre que vous aymez ne tienne conte de vous.
FLA. Que veux tu dire par celà?
LEL. Ie veuz dire que si ceste autre ieune fille esté vostre premiere amoureuse, et qu’el le vous ayme encor’ maintenant plus que iamais, quelle ocasion auiez vous de l’habandonner pour en prendre vne autre? Monsieur, ce’st vn peché, que ne sçay si Dieu vous pourra iamais pardonner. Hay signeur Flaminio, pour certain vous faites vn tresgrand mal.
FLA. Tu n’es qu’vn enfant, Fabio, et ne puis encor’ cognoistre la force d’amour, car ie ty dy que ie suis contraint par force d’aymer cest autre cy, et de l’adorer, et ne puis, ne sçay, ne veux iamais penser à autre qu’à elle. Et pourtant ie vueil que tu retournes encor’ vers elle, et que tu tasches le plus habilement et dextrement que tu pourras, de loy tirer de la bouche, que c’est qu’elle a contre moy, et à quoy il tient qu’elle ne me daigne plus regarder.
LEL. Vous perdez temps.
FLA. Et tel perdre temps me plaist.
LEL. Vous abusez, et n’y ferez iamais riens.
FLA. Patience.
LEL. Laissez le troter, monsieur, ie vous en suplie.
FLA. Ie ne puis. Va t’ en vers elle depesche.
LEL. Ie m’y en voys, mais —
FLA. Reuien incontinent me dire la response, ie m’en iray ce pendant iusques e la grand’ eglise.
LEL. Mais que ie voye donc l’oportunité, ie n’y faudray pas.
FLA. Fabio, si tu entens à cela bon pour toy.
LEL. Atemps se part, qui. Ho voicy Pasquette, qui me vient chercher.

SCENE SECONDE

PAS. Ie ne pense point qu’il soit au monde plus grand mal, ne plus grande fascherie à vne seruante comme ie suis, que de seruir vne ieune fille amoreuse, et principalement quand elle n’a ne mere, ne seurs, n’autres parents de qui elle puisse auoir crainte, comme ceste mienne maistresse, laquelle depuys quelque temps en ça, est entrée en telle foyle et en telle rage d’amour qu’elle n’eu repose ne iour ne nuict. Toute iour se frote les bas, se grate les cuysses, tantost monte au hault du grenier, tantost se met à la fenestre, puis en hault, puis en bas, et ne s’arreste non plus que s’elle auoit le vif argent sous les pieds. Iesus! Iesus! Iesus! Si ay ie esté, ce me semble, ieune comme les autres, et si ay esté amoureuse ma part, et ay fait quelques petites folies en mon temps, et toutesfois se prenois ie encor quelque peu de repos. A tout le moins si elle se fust mise, à aymer quelque honeste galand de bonne care, meur et puissant, qui luy peust honnestement faire ses besognes et la galer tresbien ou Nature la chatouille si fort. Mais elle s’est embrouillée d’vn petit marmouset, qui ie croy quand il seriot detaché ¡a grand’ piene sçauroit il lever sa braye, si quelqu’vn ne loy aydoit. Et toute iour m’en voye chercher ce beau ioyau, comme si ie n’auoys autre chose à faire à la maison. Pensez comment son maistre en est bien seruy? Il croyt fermement qu’il porte les embassadies pour loy. A le vocy qui vient à la bonne heure. Fabio, Dieu te doint bon iour, mon petit mignon, mon amy, ie te venois chercher.
LEL. Et à toi mil escuz, ma bonne Pasquette. Et puys que fait ta belle maistresse? Qui veult elle?
PAS. Et que pense tu qu’elle face? Elle pleure, elle se consume, elle se detruit, pource qu’à ce matin tu n’as point passé par deuant nostre maison.
LEL. Comment? Voudroit elle que ie y passasse deuant le iour?
PAS. Ie croy bien qu’elle voudroit que tu demourasse auecq’ elle toute a nuict.
LEL Ah vrayement i’ay bien autre chose à faire. N’entens-tu pas bien qu’il me fault soigner au seruice de mon maistre?
PAS. Ho de cela ie sçay bien que tu ne seroys pas desplaisir à ton maitrre d’y venire, mais possible que tu couches auecq’ luy.
LEL. Pleust à Dieu que ie fuisse tant en sa grace d’y coucher, ie ne seroys pas en la fascherie ou ie suis.
PAS. Comment? Ne coucheroys tu pas plus voluntiers auecq’ Ysabelle?
LEL. Non pas moy.
PAS. Ah ie ne t’en croiray iamais.
LEL. Ainsi ne fust il pas.
PAS. Or laissons celà vne fois, ma maistresse te prie bien fort, et te mande de par moy que tu viennes bien tost vers elle, et que son pere n’est pas au logis, et qu’elle te veult dire quelque chose pour ton grand profit.
LEL. Dy luy qu’elle se defface de Flaminio, qu’elle perd son temps, car elle sçait bien que ie me destruyrois.
PAS. Vien luy dire doncq’ toy mesmes.
LEL. Ie te dy que i’ay autre chose à faire, m’entends tu bien?
PAS. Et qu’as-tu tant à faire? Fay y vne course, et tu seras incontinent retournée.
LEL. Va, tu me romps la teste, retire toy ie te prye.
PAS. Tu n’y veux doncq’ pas venire.
LEL. Non te dy-ie, tant dire de fois.
PAS. En bonne foy et en bonne verité. Fabio, Fabio, tu es vn peu trop orgueilleux et te souuienne de ce que ie te dy, que tu es en cor’ bien ieune, et ne cognois pas ta bonne auanture. Cest belle fortune ne te viendra pas tousiours, non, la barbe te grandire, et n’auras pas tousiours le visage si frais, ne les iouës si rouges, ne la bouche si vermeillette, tu ne feras pas tousiours si requis. Vn temps viendra que tu cognoistras bien la grand folie que tu fais à present, et t’en repentiras bien fort, mais il n’en sera plus temps. Ie te demande, combien pense tu qu’il y ayt d’honnestes gentilzhommes en ceste ville, qui se tiendroient bien fiers d’auoir la grace d’Ysabelle? Et tu ne tiens contre de rostie, si elle n’est faite en la poisle, ou couuerte de sucre.
LEL. Que ne les prend elle doncques? Et qu’elle me laisse en paix? Car (somme toute) ie n’y puis entendre.
PAS. O Dieu! On dit bien vray, si ieunesse sçavoit et viellesse pouuoit.
LEL. Or sus Pasquette, ne me viens plus precher, car tant plus tu m’en diras, et moins i’en feray.
PAS. Petit glorieux, petit glorieux, ceste fumée se passera. Or sus Fabio, mon petit amy, ma petite rosée, vien t’envistement ie t’en prie. Si ce n’estoit que ie sçai bien que ma maistresse m’enuoyroit encor’ vers toy tout soudain, ne pense point que ie t’en importunasse tant.
LEL. Or sus, bien va Pasquette, ie m’y trouueray, ie ne te faisois que moquer.
PAS. Quand donc, mon esperance?
LEL. Bien tost.
PAS. Quand bien tost?
LEL. Tout à ceste heure, va.
PAS. Ie t’atendray à l’huys.
LEL. Bien, bien.
PAS. Mais escoute, si tu ne venois point, à bon escient tu me ferois bien tander.

SCENE TROYSIESME

FLA. Tu n’es pas allé voir si tu recontreras Fabio? Ie suis esbahy qu’il ne reuient, et ne sçay que penser de sa longue demeure.
CRI. Ie m’y en alloys et vous m’aues rapelle, il ne tient pas à moy.
FLA Va t’y en doncq’ tout maintenant, et au cas qu’il fust encour’ au logis d’Ysabelle, atende dehors iusques à ce qu’il sorte, et luy dy qu’il se haste bien tost de venir.
CRI. Voyre mais, comment sçauray-ie s’il y sera, ou si’l n’y sera pas? Voudriez-vous que ie frapasse à la porte pour demander si’l y est?
FLA. Voyez moy vn petit cest asne. Pense tu que celà seroit bien honneste de buquer à la porte? Croy moy de celà que ie n’ay valet en ma maison qui vaille vn chou, si ce n’est Fabio. Dieu me doint grace que ie luy puisse faire du bien quelque iour. Qu’est ce que tu me barbotes? Qu’en griognes tu maurad, ne dy-ie pas la verité?
CRI. Que voudriez vous que ie grognasse, Fabio est bon, Fabio est mignon, Fabio vous sert bien, Fabio est tousiours auecq’ vous, Fabio est tousiours auecq’ ma dame, il n’y a que Fabio, il ny’a que Fabio, hon.
FLA. Que veult dire ce hon?
CRI. Il ne sera pas tousiours si bonne bague, non.
FLA. Que dis-tu de bagues?
CRI. Ie dy qu’il n’est pas trop bon de luy laisser tousiours entre les maines, toutesvoz bague, car il est estranger il vous en pourroit bien vn iour bailler d’vne.
FLA. Aussi seurs fussiez vous, vous autres, comme il est. Or sus enquiers toy à Scatissa que ie voy venir, s’il auroit point aperceu, cependant ie me retireray au banc de Porrini.
CRI. Scatissa, Dieu te gard, as-tu point veu Fabio?
SCA. Qui? Vostre bonne bague? Hau paillard, tu te donnes bien du bon temps.
CRI, Ou vas tu?
SCA. Chercher mon viellard.
CRI. Il ne fait tout à cest heure que de passer par cy deuant.
SCA. De quel costé est il tourné?
CRI. Deça, deça, vien, nos le rencotrerons, et sçaches qu’en allant ie te veux conter le plus beau passetemps du monde, qui m’est auenu ce iours icy auecq’ ma Catherine.

SCENE QUATREIESME

SPE. Y a il rien pire au monde que seruir vn maistre solastre. Mon beau Gerard m’auoit enouyé acheter de la cyuette. Quand i’en vins demander au parfumeux, et que ie luy dis que ie n’auoys qu’vn Carolus, il me commence à dire que ie n’auoys pas bien retenu, et qu’il me deuoit auoir dit vne boeste d’oignement pur la ronge, et que mon maistre en auoit bon mestier, et qu’il sçauoit bien que mon maistre n’auoit point de coustume d’vser de parfuns. Adonc ie me mys à loy raconter quelque mot de ses nouuelles amours, à fin qu’il m’en creust plus tost, et mon homme de se prender a rire si fort, que luy et ie ne sçay quelz misserres, qui estoient in sa boutique, cuyderent demourer là en la place de force de rire, et vouloit à toute force que ie luy portasse vne boeste de chicotin, de sorte qui sur ces propos ie m’en reuiens. Or si mon maistre veult auoir de la cyuette, qu’il me baille de l’argent d’auantage.

SCENE CINQIESME

CRI. Or tu as ouy, et si tu t’y veux trouuer, ie me fais fort d’en recouurer vne pour toy.
SCA. Fay me auoir vn peu de credit auecq’ quelqu’vne? Ie te prometz que si tu me trouue quelque chamberiere à mon gré, nous donnerons le meilleur temps du monde. Vn foys i’ay la clef de la caue, la clef du grenier, du boys, de la despense, et si i’auois ou descharger ma hacquebutte, ie me fais fort que nous menerions vne vie de gentilzhommes, aussi bien de ces maistres cy, on n’en a iamais autre chose.
CRI. Tu sçais bien que ie t’ay dit. I’en auertiray Guillemette, ne te souyce, elle te pouruoira de quelque belle garce, à fin que nous quatre ensemble puissons prendre du bon temps à ce Caresme prenant.
SCA. Ho, voire mais nous en sommes desia au bout.
CRI. Il ne m’en chault, nous le pourrons bien encor’ prendre de Caresme, pendant que noz maistres seront au sermon à le proumener Mais mot, i’ay ouy l’huys de Gerard qu’on ou ure, restire toy vn petit plus ença,
SCA. Pourquoy celà?
CRI. Ne te soucie, pour cause.
LEL. Donc, Ysabelle, doncq’, souuienne vous de ce que vous m’auez promis.
YSA. Et toy aussi, ayes souuenance de me venir souvent visiter. Escoute encor’ vn mot.
CRI. Si i’estois que de ce petit babouin ie sçay bien que mon maistre en auroit tout du long.
SCA. Tu preudrois la pasture pour toy, serois pas?
CRI. L’entens-tu autrement?
LEL. Ne me voulez vous autre chose?
YSA. Escoute encor’ vn petit.
LEL Me voylà, que voulez vous?
YSA. Y a il ame la dehors?
LEL. Ie n’y voy personne.
CRI. Que dyable est ce que teste ¡a luy veult tant?
SCA. Cest priuauté me semble vn peu bien grande.
CRI. Tu verras tantost, ne bouge.
YSA. Escoute vn petit mot.
CRI. Ilz s’aprochent fort pres l’vn de l’autre.
SCA. Ie gage, ie gage.
YSA. Oys-tu, ie voudrais bien voluntiers.
LEL. Que voudriez vous, ma dame?
YSA. Ie voudrois — Aproche toy vn petit.
SCA. Aproche toy, petit sauuageau.
YSA. Ie te pry’ regarde si tu verras personne là dehors.
LEL. Ne vous l’ay-ie pas dit, il n’ya ame viuant.
YSA. Or ie voudrois bien que tu reuinses ceans apres disner, mais que mon pere fust allé a la ville.
LEL. Ie le feray. Mais par tel si, qui quand vous verrez passer mon maistre par cy deuant vous en fuirez, et luy fermerz la fenestre au visage.
YSA. Si ie ne le fais, ne me vueillez iamais bien.
SCA. Ou dyable luy tient la main cest là?
CRI. O mon pauure maistre, ou es-tu? Par le corps bieu, ie disois tousiours bien que ie serois deuin.
LEL. A Dieu, ma dame.
YSA. Escoute, t’en vas tu si tost?
SCA. Baise la, ta fieüre quartaine, baise la.
CRI. Elle a paour qu’on ne la voye, la bonne dame.
LEL. Or sus, ma dame, il est temps de vous retirer au logis, s’il vous plaist.
YSA. Ie voudrois bien que tu m’eusses fait encor’ vn plaisir.
LEL. Quel? Dites.
YSA. Que tu te retirasses vn petit entre ses deux huys.
SCA. Voylà le cas, tout est depesché.
YSA. Ha Iesus que tu es estrange!
LEL. Voyre, mais quelqu’vn nous verra.
CRI. Et là là compagnon, autant à moy.
SCA. Ne l’auois-ie pas bien dit qu’elle le baiseroit?
CRI. Or sus donc de par Dieu, et ie te prometz que ie n’en voudrois pas tenir cent escus, de n’auoir veu ce baiser.
SCA. Ie l’entens bien. Aussi tost m’eust il esté donné pour voir si i’en eusse esté refusant.
CRI. O que dira mon maistre, mais qu’il le sçache!
SCA. Ha vertu biou, il s’en fault bien garder de luy dire.
YSA. Ie te suply’ mon amy de me pardonner ce que i’ay fait. Ta trop grand beauté et la trop excessiue amour que ie te porte sont cause de ce que possible tu estimeras peu honeste. Mais i’en apelle Dieu ¡a tesmoing, que oncques ie m’en ay sceu gardeer.
LEL. Ce n’est pas à moy, ma dame, enuers qui il fault vser de telles excuses, car ie sçay bien en tel cas comment autresfois il m’en est prins à moy mesmes, et ce que par trop excessiue amour ie me suis mis à faire.
YSA. Et quoy, mon amy?
LEL. Ha Dieu, à deceuoir mon maistre, que toutesfoys iamais ne s’en trouuera bien.
YSA. Sa male tigne, à ton maistre.
CRI. Va t’en puis fier en ces pisseuses. Par mon ame il est bien employé. Ie ne m’esbahys pas, si cest affaité incitoit tousiours mon maistre à soy deporter de l’amour de ceste cy.
SCA. Toute geline becque à soy, quand tout est dit, toutes femmes sont forgés à vn coign.
LEL. Il vient desia sur le tard, et fault que ie voyse chercher mon maistre, parquoy ma dame ie me recommande.
YSA. Or escoute encor’ vn mot à l’oreille.
CRI. Là, là, et deux, qui te puisse casser les dents, par le corps bieu il m’est enflé vne iambe, qu’il semble qu’elle vueille tout rompre.
YSA. Fermez. Ma dame, à Dieu.
YSA. Ie suis vostre.
LEL. Et moy a vostre commandement.
I’ay d’vne part la plus belle pasture du monde, de ceste cy qui pense à toutes fins que ie sois masle. De autre costé, ie voudrois bien sortir de ceste fantasie, si estoit possible, et si ne sçay comment en faire. Car ie voy bien que puys que ceste cy est desia venue iusques au baiser, elle voudra me premiere foys venir plus auant, et me trouuera auoir tout perdu, de sorte qu’il sera force descouurir le pertuys. Il vaudroit doncques mieux que ie me retirasse chez ma mere nourisse, pour luy demander comment i’en seray. Mais Dieu y ayt part! Voicy Flaminio qui vient.
CRI. Scatissa, mon maistre m’auoit dit qu’il m’antendroit au banc de Porrini. Ie luy veux aller donner ceste bonne nouuelle. Mais au cas qu’il ne m’en vuielle croyre (escoute?) ayde moy que ie ne soye point trouué menteur.
SCA. Ie n’y faudray pas, ne te soucye. Mais si tu m’en veux croire, tu t’en tairas pour ceste heure, et garderas tousiours ceste dent de laict à Fabio, pour mieux le faire tourner à ton plaisir.
CRI. Ie t’auertis que ie le hay, car il m’a fait vn mauuais tour.
SCA. Da, fais en comme tu l’entendras.

SCENE SIXIESME

FLA. Est il possible que ie sois si hors de mon sens, et qui ie m’estime si peu, que ie vueille aymer ceste cy, oultre son gré? Et seruir celle qui me destruit, qui ne fait conte de moy, ne me veult complaire d’vn seul regard? Seray-ie de si petit courage, et si vil, que ie ne puisse oster ceste honte et ceste infection d’autour de moy? Ha voicy Fabio, et puis, qu’as tu fait?
LEL. Riens du monde.
FLA. Pourquoy as-tu doncqu’ tant demouré? Tu veux deuenir vn vaut neant à la fin, ie le voy bien.
LEL. I’ay vn peu atendu là, pour ce que voulois à toute parler à elle.
FLA. A quoy a il tene que tu n’y as parlé?
LEL. Pource qu’elle ne m’a pas voulu escouter, et si vous faisiez selon mon conseil, sans nulle faulte, monsieur, vous chercheriez autre party, et vous retireriez de ceste brouillerie. Car à ce que i’en ay peu comprendre iusques à cy, vous y perdez vostre temps, elle se monstre trop obstinée enuers vous, de ne vous vouloir iamais monstrer acte, qui vous plaise.
FLA. Et si Dieu le distoit, elle a grand tord. Tu ne sçais pas que tost à ceste heure ainsi que ie passois par là, incontinent qu’elle m’a veu de la fenestre, ma dame se lieue de là, et s’en va auecq’ si grand despit et desdain, comme s’elle eust veu quelque chose horrible ou espouuentable.
LEL. Laisser la troter, vous dy-ie. Est il possible qu’il n’y en ayt vne autre qu’elle en ceste ville qi soit digne de vostre amour? Y eut il iamais autre qu’elle qui vos agreast?
FLA. Ainsi ne fust il? Car i’ay grand paour que celà soit cause de tout mon mal, pour ce qu’au parauant i’ay bien grandement aymé ceste Lelia fille de Virginio Belleuzini, de qui ie t’ay parlé cy deuant. I’ay paour que Ysabelle ne se doute que cest amour dure encore à present, et que pour ceste cause ne me vueille plus voir, ne recontrer. Mais i’ay bonne intention de luy donner en brief ¡a cognoistre que ie l’ayme plus que Lelia, et que i’ay Lelia en grand hayne, et ne sçaurois plus ouyr parler d’elle. et que ainsi soit, ie luy en ferai tel serment qu’elle voudra, que ie ne mettray iamais le pied in lieu ou Lelia sout ne veuë ne ouye, et veux, comment que ce soit, que toy mesmes luy r’aportes ces paroles.
LEL. Ah mon Dieu!
FLA. Qu’as-tu? Tu as changé de couleur? Sens tu qulque mal?
LEL. Ah, ah mon Dieu!
FLA. Qu’est ce qui te fait mal?
LEL. Ha Dieu! Le cueur!
FLA. Depuys quand t’est venu cecy, apuye toy vn peu sur moy? As-tu mal au ventre?
LEL. Non, mon siegneur, non.
FLA. C’est possible l’estomac, qui te fait auoir ceste foyblesse.
LEL. Ie vous dy, seigneur, que c’est le cueur que me fait mal.
FLA. Aussi fait il bien à moy, et possible plus qu’à toy. Tu es deuenu fort pasle, va t’en, va t’en à la maison, et te fay tresbien chaufer quelque ligne fur l’estomac, et te froter beien fort entre deux espaules aupres du feu. Ce ne sera rein, non. Ie m’y trouueray incontinent apres toy, et si ie voy qu’el en soit mestier, ie feray venir le medecin qui te tastera le pous pour sçauoir quelle maladie tu as. Monstre, que ie te manye vn peu le bras. Tu es froid comme glace. Or sus, sus, va t’en bien bellement au logis. L’homme est subiet à beaucoup de fortunes. Ie ne voudrois pas pour tout mon bien amor avoir perdu ce garçon, car ie pense qu’en tout le monde, et n’ya pas vn seruiteur si auisé, si bien apris ,ne de si bonne meurs, qu’est ce ieune gars, et oultre ce, me monstre tel signe d’amour que si’l estoit femme ie me douterois qu’il fust ialoux de moy. Fabio va à la maison, te dy-ie, et te chaufe tresbien les piedz. Ie seray là incontinent apres toy. Dy que l’on mette la nappe.
LEL. Or as tu maintenant (pauure miserable fille!) de tes propres oreilles et de la mesme bouche de c’est ingrat Flaminio entendu l’amour qu’il te porte, mal fortunée et mal contente Lelia! Que veux-tu plus perdre temps à server ce cruel homme? Riens ne t’a valu la pacience, rien tes prieres, rien les semblants que tu luy às monstres, maintenant à grand’ piene l’auras-tu par finesse. Mal auanturée que ie suis, refusee, chaffée, fuye, haye. A quel propos soys-ie celuy, qui me refuse? A quelle raison cherché-ie celui, qui me chasse? Qui me fait suyure celuy, qui me fuit? Qui m’ induist aymer celuy qui me hayt? Ah! Ie voy bien que nulle ne luy plaist qu’ Ysabelle! Il n’en demande point d’autre. Or qui’il l’aye, qu’il en i’ouysse, qu’il en face à son plaisir, car ie le lairray, ou ie mourray en la piene. I’ay deliberé de iamais plus ne luy seruir en cest habit, ne iamais plus me retrouuer deuant luy, puis qu’ainsi est qu’il m’a tant à contrecuerur. I m’en iray trouuer Clemence ma nourrisse, car ie sçay bien qu’elle m’atend à sa chambre, et auecq’ elle disposeray ce que l’auray ¡a faire desormais.

SCENE SEPTIESME

CRI. Et s’il n’est ainsi que ie vous dy, monsieur, faites moy pendre par la gorge, non pas seulement couper la langue. Ie vous auertis qu’il est ainsi.
FLA. Depuys quand celà? Combien y a il?
CRI. Ce fut quand vous m’enouyastes le chercher.
FLA. Comment se fit le case? Dy me le, ie te prie, car vne fois il m’a dit, somme toute, qu’il n’a à parler à elle au iourd’huy.
CRI. Mais dommage, qu’il ne vous le confesse. Ie vous dy, qu’ainsi que i’atendois pour voir s’il sortiroit du logis, ie fu tout esbahy que ie le vy faillir dehors, et ainsi qu’il se vouloit partir, Ysabelle le r’apelle, et le retire dedans, et en faisant le guet, s’il y auoit personne dehors qui les apercuest, et ne voyans nully, s’entrebaiserent à bon escient.
FLA. Comment? Ne te puerent ilz aperceuoir?
CRI. Pource que ie m’estois retiré souz ce piliers qui sont la deuant, par ainsi ne me puerent iamais voir.
FLA. Voyre, mais comment les vis-tu?
CRI. De mes deux yeux, penseriez vous que ie les eusse veuz des coudes?
FLA. Et la basia il?
CRI. Ie ne vous sçaurois pas dire bonnement s’elle le basia, out si luy la basia, mais ie croy bien de celà, que l’vn basoit l’autre.
FLA. S’aprocherent ilz les visages si pres l’vn de l’autre, qu’ilz se peussent entrebaiser?
CRI. Ie ne sçay pas des visages, mais des leüres i’en suis bien certain.
FLA. Coquin, pourroit-on aprocher les leüres sans le visages?
CRI. Ouy bien, si l’homme auoit la bouche aux orielles, ou au derriere de la teste. Mais estant située là ou elle est, ie croy bien que non.
FLA. Pense bien à toy, si u l’as certainement veu, à fin que tu ne m’en viennes dire puis apres, il me le semblont, car ce n’est pas peu de cas que cecy, à fin que tu l’entendes.
CRI. C’est encor’ plus grands cast, du Geant qui est au hault de la tour de Senes.
FLA. Comment les vis-tu?
CRI. En veillant, les yeux ouuers, atentif à voir, n’ayant autre chose à faire que regarder.
FLA. S’il est ainsi que tu dis, le voy l¡a mort.
CRI. Et ie vous dy qu’il est ainse elle l’appelle, il s’aproche, elle l’embrace, et la baise. Or maintenantm ourez, si vous voulez, car iene vous y sçaurois que faire.
FLA. Non sans cause le trahistre nyoit si asseurément d’y auoir esté. Ha maintenant ie m’aperçoy bien pourquoy le paillard me conseilloit tant de la laisser, c’estoit pour eniouyr luy mesmes. Se ie n’en fais telle vengeance, que tant que ceste ville durera il sera exemple au seruiteurs de ne trahir point leurs maistres, ie ne veux point estre apellé homme. Toutesfoys si ie n’en ay autre isseurance que de toy, encor’ n’en croray-ie riens, car ie sçay bien que tu es vn mechant coquin, et que tu luy veux mal d’autre chose, et fais celà à fin de le faire partir de ma maison. Mais par le vray Dieu, que i’adore, ie feray tout à ceste heure dire la verité, ou ie te turay tout royde. Dy donc? L’as tu veu?
CRI. Ouy monsieur, ie l’ay veu.
FLA. La baisa il?
CRI. Il s’entrebaiserent.
FLA. Combien de fois?
CRI. Deux fois.
FLA. En quel lieu?
CRI. En l’allée.
FLA. Tu as menty par ta gorge, coquin, n’ya gueres que tu disoys à l’huys.
CRI. Ie voulois doncq’ dire aupres de l’huys.
FLA. Me diras-tu point doncq’ la verité?
CRI. Auf, auf, monsieur, pardonnez moy, si ie l’ay dit.
FLA. Est il vray?
CRI. Ouy monsieur, il est vray. Mais il ne m’estoit pas souuenu que i’auois vn tesmoing.
FLA. Qui estoit il?
CRI. Scatissa, seruiteur de Virginio.
FLA. Le vid il?
CRI. Aussi bien que moy.
FLA. Et s’il ne le confesse?
CRI. Ie suis content que me tuez.
FLA. Corps bieu, aussi ferai-ie.
CRI. Mais aussi, mon maister, s’il le confesse?
FLA. Sang bieu, ie vous tueray tous deux.
CRI. He mon Dieu! Pourquoy celà, monsieur?
FLA. Ie n’entends pas de toy, mais ie dy Ysabelle et Fabio.
CRI. Vrayement ie le vueil, et qu’ encor’ vous brusliez la maison, et Pasquette aussi, et tout ce qu’il ya leans.
FLA. Va me chercher Scatissa. Si ie ne l’en paye, si ie ne fais parler de moy, si tout la ville n’en est abreuêe, ie donne au diable. Si ie n’en fais telle vengeance, que le trahistre qu’il est. Allex vous puis fier à tolles gens.

Acte III