LES PERSONNAGES DE LA COMEDIE

GERARD FOYANI Vieillard
VIRGINIO Vieillard
CLEMENCE Nourrisse
LELIA Fille de Virginio
SPELA Seruiteur de Gerard
SCARISSA Seruiteur de Virginio
FLAMINIO Gentilhomme amoureux
PASQUETTE Chamberiere de Gerard
YSABELLE Fille de Gerard
CRIVELLO Serviteur de Flaminio
MAISTRE PIERRE Pedagogue
FABRITIO Filz de Virginio
STRAGUALCIA Serviteur de pedagogue
LAISE Hoste
BROUILLON Hoste
FINETTE Petite fille de la nourisse

PREMIER ACTE,
SCENE PREMIER

Fay donc, Virginio, si tu as vouloir de me faire seruice en ce cas (ainsi que tu m’as promis) que le plustost qu’il sera possible, soit acheué ce benoist mariage, et me retire quelque fois de cest embrouillé Labyrinthe, auquel ne sçay comment suis encouru si despourueument. Et si par cas d’ auanture quelque chose le retardast, comme de n’auoir argent contant pour la vestir (car ie sçay bien que tu as quasi tout perdu à ce piteux sac de Rome) ou de n’ auoir point acoustrement de logis, ou par auanture que tu te trouuasses vn peu mal aysé pour fournir aux noces, dy le moy franchement, sans autre respect, et tu verras que ie pouruoiray à tout facilement, et ne me sera sascherie, pourueu que ceste enterprise suyue, de despendre dix ou vnze escus d’auantage (que Dieu mercy ie sçay bien encor’ou ilz sont) pour acomplir vne fois ceste mienne fantasie.
Tu sçais bien que nul de nous deux est plus herbe de Mars, mais bien de May, et possible encor’ car plus on va auant, et plus se perd de temps. Ne t’esmerueille, Virginio, si ie t’importune tant de ceste affaire, car ie te iure ma foy, que depuys que ie suis entré en ceste resuerie, ie n’en dors la moytié de la nuict, et qu’il soit vray, pense à quelle heure ie me suis leué à ce matin, et sçaches encor’ que deuant que ie vinsse huy ceans, pour peur de ne t’esueiller si tost, i’auois desia ouy la premiere messe à la grande eglise. Et si par cas d’auanture tu eusses changé propos, et te semblast que mes ans ne conuinssent pas à la ieunesse de ta fille, car il sont desia sur la conte d’ante, et possible passent bien auant. Dy le moy hardiment, ie pouruoyray bient tost à tout, en tournant ma fantasie ailleurs, et toy et moy par un mesme moyen deliureray de fascherie, car tu scais bien si ie suis grandement solicité de m’acoupler en d’autres maisons.
VIR. Ne cestuy, ne autre respect, me pourroir retarder de ceste affaire, Gerard, s’il ne tenoit qu’à moy de te faire auiourd’huy espouser ma fille, que ie ne le fisse. Et iaçoit que i’aye quasi tout perdu au sac, ensemble Fabritio mon filz, que i’aymois si cherement, toutesfois encor’ (la grace à Dieu) m’est demeuré tant de patrimonie, que i’espere bien vestir et faire les noces de ma fille, sans greuer mes amys, n’apeller personne à mon ayde. Ne pense point que ie soys homme pour me desdire de ce que ie t’ay promis, moyennant que la fille en soit contente, car tu sçais bien que celà n’est point honneste entre marchands, de faillir à ce qu’ilz ont vne fois promis.
GE. C’est vn cas, Virginio, qu s’espreuue plus en parole, que non en fait entre les marchands de iourd’huy. Ie ne voudrois pas pourtant dire que tu fusses de ceux là, toutefois de me voir mener d’au iourd’huy en demain, et de demain à l’autre, celà me fait auoir souspçon de ne sçay quoy, et ne te cognois point si beste, que quand tu voudrois tu me ferois faire ta fille à ton plaisir.
VIR. Ie te diray. Tu sçais bien qu’il m’a falu aller a Bologne ces iours passez, pour arrester vn conte de marchandise que nous auions ensemble le sire Bonnepart Gisilieri, le Cheualier de Casio, et moy, et pource que ie n’auoys autre que moy à mon logis, et que encor’ ie demourois au vilage, celà n’eust pas esté beau de laisser ma fille en garde à mes chambrieres, et pourtant ie l’enuoyay au monastere de saint Crescence, à seur Camille sa tante, ou elle est encor’ de present, car tu sçais que ie ne fis encor’ que arriuer hier en ceste ville, et tout maintenant ie viens d’enuoyer mon valet luy dire qu’elle reuienne.
GE. Sçais tu bien aumoins pour certain, qu’elle soit encor’ au monastere, et non ailleurs?
VIR. Comment? Si ie le sçay? Ou voudrois tu donc qu’elle fust? Quelle demande est ce là?
GE. Ie te diray la raison. Ie me suis transporté quelque fois audit lieu, pour certaines affaires que i’y auoys, et me suis enquis d’elle, mais oncques ie ne la peu voir, mesmement aucunes de religieuses de leans, me dirent qu’elle n’y estoit pas.
VIR. C’estoit pour autant que ces bonnes meres la voudroient bien faire religieuse, pour heriter apres ma mort, ce peu de reste qui m’est demeuré, mais pour celà encor’ ne le tiendroient elles pas, non. Car ie ne suis point si vieil (Dieu mercy) que, quand ie me voudrois marier, ie ne fisse encor’ gaillardement une paire de beaux enfants.
GE. Comment? Vieil. O ie te prometz, que ie me trouue encor’ aussi bien dispost de la iambe maintenant, comme quand i’estois en l’aage de vignt cinq ans, et par expres le matin deuant que vriner. Et pourtant, si i’ay ceste barbe vn peu blanche, ie n’en laisse pas d’auoir encor’ vne queuë aussi verte, que le Poëte de Tuscane, et ne voudrois pas que ces ieunes barbeaux, qui vont toute iour faisants des braues par ceste ville, auecq’ la plume droite à la Guelfe, l’espée sur la cuysse, le poignart derriere les fesses, la cappe a la bizarre, me fissent la reste en choses quelconques, excepté sans plus au courir.
VIR. Tu as bon courage, ie ne sçay pas comment la force se portera.
GE. Ie vueil que tu en demandes à Lelia la premiere nuict que i’auray couché auec elle.
VIR
. Or sus au nom de Diu soit. Mais escoute, si sault il que tu vses vn peu de discretion enuers elle, car tu voys qu’elle est encor’ bien ieune. D’auantage, il n’est pas troup bon d’estre si chaud du commencement.
GE. Quel aage peult elle bien auoir?
VIR. Au temps du sac de Rome, qu’elle et moy fusmes prisonniers de ces chiés mastius, elle etoit sur la fin des treze ans.
GE. C’est tout iuste ce qu’il me fault. Ie ne la demanderois, ne plus ieune, ne plus aagée. Virginio, i’ay les plus belles robes, les plus beus ioyaux, chaisnes, carcants, acoustrements de femmes, que homme qui soit in ceste ville.
VIR. De par Deu soit. Ie serois content de tout son bien, et du tien pareillement.
GE. Pourchasse doncq’ l’ affaire.
VIR. Du douaire, ce qu’est dit, est dit.
GE. Penserois-tu que ie me vousisse desdire? A Dieu ne plaise.
VIR. Va, ne te soucye. Pour certain, voycy sa nourrisse, qui m’ostera ceste peine de l’enuoyer apeller, et si elle luy tiendra compagnie a venir.

SCENE DEUXIESME 

CLE. Ie ne sçay moy que signifie celà, que toutes mes gelines ont ces matin caqueté si estrangement, qu’il sembloit qu’elles deussent renuerser tout ce que dessus dessouz, ou bien m’enricher d’oeufz à planté. Il m’ auiendra au iourd’huy quelque cas de nouueau, car elles ne font iamais ceste vie; que ce iour, ie n’aye, ou qu’il ne m’ auienne quelque mal’ encontre.
VIR. Ceste cy doit bonnement deuiser auecqu’ les anges, ou bien auec ce benoist pere gardian de saint Françoys.
CLE. Et encor’ vne autre fantasie m’ est auenue, dont ie ne sçay pareillement qu’en deuiner, toutesfois que mon beau pere confesseur, m’a dit que ie fais mal de mettre fantasie à telles chose, et aiouster foy aux diuinations.
VIR. Que fais-tu, que tu parles ainsi à part toy? Il m’est à voir que le Rouaisons sont desia passées.
CLE. O bon iour Virginio! En dea ie m’en venois vers vous deuiser ce matin. Mais vous estes levé merueilleusement tost, vous soyez le tresbien trouué.
VIR. Que barbotoys tu ainsi entre les dents? Tu pensoys possible de me tirer des mains quelque septier de bled, ou quelque liure d’huyle, ou bien quelque fleche de lard, comme tu as de coustume, faisois pas?
CLE. A vrayement voyre. O quel beau prodigue, de luy tirer rien des mains! Pensez qu’il iete le lard par deflouz l’huys, et ne laisse rein à ses enfants?
VIR. Que disoys-tu donc?
CLE. Ie disoys que ie ne sçauois pas que ce vouloit dire, ou signifier, qu’vne belle petite chate que i’auoys perdue bien quinze iours durants, ce matin est retournée en ma chambre, et apres qu’elle eut prinse vne souriz et vne petite despense que i’ay, en se iouant auecq’ elle me renuerse vne pinte de vin Trebian, que m’auoit donné le frere predicateur des Cordeliers, pour autant que ie luy fais la buée, et luy blanchis son ligne.
VIR. Ce sont signes de noces, mais tu voudrois dire que ie t’en rendisse vne autre, est il pas vray?
CLE. Il est vray, puis que vous le dites.
VIR. Or regarde si ie suis deuin. Mais comment va de Lelia ta fille?
CLE Hé pauvre fille qu’elle est! Que mieux eust valu pour elle, que iamais n’eust esté née.
VIR. Pourquoy celà?
CLE. Pourquoy? Me le demandez-vous? Ne sçait-on pas bien que Gerard Foyany, va semer par tout, que c’est sa femme, et que tout est desia fait?
VIR. Il dit la verité. Pourquoy doncq’? Te sembleroit elle pas bien logée en vne maison honorable, à vn riche homme, bien garny et ameublé te tout ce qu’il fault à vn bon mesnager, et n’aura que debatre n’auec belle tante, ne belle mere, ne belle seur, ne cousins, ne cousines, ou parentes de son mary, qui sont tousiours comme chiens et chatz ensemble, et si la traitera comma sa propre fille.
CLE. Et voylà tout le mal, que les ieunes mariées veulent estre traitées comme femmes, et non pas comme filles, et demandent que l’on les morde, que l’on les retourne et renuerse, puis d’vn costé, puis d’autre, et non pas qu’on les traite comme filles.
VIR. Tu penses que toutes les femmes te resemblent, tu endends bien que ie vueil dire. Mais elles ne sont pas toutes telles, non? Toutesfoys que Gerard a bon vouloir de la traiter comme femme.
CLE. Et comment? Il a desia passé cinquante ans?
VIR. Qui fait cela? Ie suis bien du mesme aage, et toutesfoys tu sçais si ie suis bon iousteur, ou non.
CLE. Ho l’on en trouue peu te telz, mais si me pensois que vous luy deussiez bailler, par la mercy Dieu, ie l’estouferois plus tost.
VIR. Clemence, i’ay quasi perdu si peu de bien que i’auois, maintenant, du reste, me conuient faire au mieux que ie pourray. S’il auenoit que quelque iour mon filz Fabricio retournast en ceste ville, le pauure enfant mourroit de faim, ce que ie ne voudrois iamais voir. Et pourtant ie la donne à Gerard, à ceste charge et condition, que si mon filz Fabritio ne reuenoit dedans quatre ans, elle aura mile florins de douaire. Au cas qu’il retourne en ce temps, elle en aura seulement deux cens, et du reste il la douëra.
CLE. Pauure fille. Ie vous asseure que s’elle en fait à ma fantasie.
VIR. Comment se porte elle? Combien ya il que tu ne la vis?
CLE. Il ya plus de quinze iours. Ie la voulois au iourd’huy aller voir.
VIR. I’entends que ces moynesses la veulent faire religieuse, et ay grand’ paour qu’el le ne luy en ayent desia mis le feu en la teste. Va t’en iusques là, et luy dy que ie luy mande qu’elle s’en reuienne à la maison.
CLE. Escoutez. Ie voudrois bien que vous m’eussiez presté deux carlins pour acheter vne voye de boys, car ie n’en ay plus pas vne buchette.
VIR A dyable, sera ce iamais fait. Or sus va. Ie t’en acheteray vne.
CLE. Ie m’en vueil aller premierement a la messe.

SCENE TROISIESME

LEL. C’est bien vne grand’ hardiesse à moy quand ie y pense, que consideré le deshonnestes meurs des ieunes gents de ceste ville, ie m’ enhardis à sortir de la maison toute seule à ceste heure. O qu’il me seroit bien employé maintenant que quelqu’vn de ces ieunes solastres habandonnez me print par force, et me retirast en quelque logis pour s’asseurer si ie suis masle, ou femelle, et par ce moyen me monstrast à partir vne autre fois hors de la maison si matin. Mais de tout cecy, est cause l’amour que ie porte à cest ingrat, à ce cruel de Flamino. O quelle fortune est la mienne! I’ayme celuy qui me hayt, et qui tousiours me blasme, ie serts celuy qui ne me cognoist, et par plusgrand despit encor’ ie luy ayde à aymer vne autre, que quand on l’orra reciter, nul ne sera qui le croye, sans autre esperance que de pouuoir assouuir ces yeux à le voir vn iour tout à mon ayse. Et iusques au iourd’huy mon cas est allé assez bien, mais d’oresenauant, comment feray-ie? Quel sera le moyen d’en cheuir? Mon pere est retourné de Boloigne, Flaminio est venu demourer à la ville, et ne sçaurois estre plus gueres auecques luy, sans que ie soye decelée. Laquelle chose si ainsi fust qu’elle auint, ie demeure blasmée, et deshonorée à tout iamais, et fera l’on des chansons de mon fait. Et pourtant me suis auisée de partir hors du logis à ceste heure, pour prendre conseil auecques ma nourrisse que i’ay de la fenestre veu venir en ça, et auecques elle choisir le party que nous verrons estre le meilleur. Mais premierement, ie vueil voir s’elle me cognoistra en cest habit.
CLE. En bonne foy, Flaminio doit estre reuenu demourer en ceste ville, car le voy son huys tout ouuert, ó si Lelia le sçavoit! il luy tarderoit mil ans de retourner en la maison de son pere! Mais qui est ce petit affaite qui trauerse tant de fois la rue par devant moy ce matin? Que veux-tu dire, que tu m’empesches si souuent la voye? Que ne vas-tu ton chemin? Que vas tu tournoyant autour de moy? Que me veux-tu? Si tu sçauois comment telles gens que toy me plaisent!
LEL. Dieu vous doint le bon iour, nourrisse.
CLE. Va donner le bon iour à ceux, à qui tu as donné la bonne nuict.
LEL. Si i’ay donné la bonne nuict à autruy, à vous ie vens donne le bon iour, s’il vous plaist.
CLE. Ne me viens point rompre le teste, car tu me ferois ce matin faire à peu que ie ne dy.
LEL. Il est bien possible que le Gardian des Cordeliers vous atend, ou bien auez vous haste d’aller trouuer frere Ciboule?
CLE. Ta fieüre, coquin, Dieu me le pardonne, qui te fait mesler de mes affaires? Que as-tu affaire dont ie vienne, ne ou ie voyse? Quel Gardian est ce que tu me dis? Quel frere Ciboule?
LEL. Ne vous mettez point aux champs, nourrisse.
CLE. Ma foy ie pense cognoistre cestuy cy, et ne sçay ou il me semble l’auoir veu mile fois. Dy moy vn peu laquais? Comment me cognois tu, que tu t’enquiers tant de mes affaires? Retire vn peu ce manteau d’entour le visage.
LEL. Or sus, vous faites semblant de ne me cognoistre point, ne faites pas?
CLE. Si tu es caché, ne moy, ne personne du monde te cognoistroit?
LEL. Retirez vous vn peu plus en ça.
CLE. Ou?
LEL. Plus en ça. Or ça, me cognoissez vous à ceste heure?
CLE. Seroys tu bien Lelia? O bon gré ma vie! O pauure desolée que ie suis! ouy par mon ame, c’est elle. Helas que veux tu dire ma fille m’ayme.
LEL. Parlez bas, vous me semblez vne Sole? Ie m’en iray si vous criez plus si hault?
CLE. Tenez? Est elle honteuse? Serois-tu point deuenue femme du monde?
LEL. Ouy vrayement, ie suis du monde, combien de femmes auez vous veuës En vostre vie hors de ce monde? Quant à moy ie n’en vy iamais vne que i’en aye souuenance.
CLE. Et donc as tu perdu le nom de virginité?
LEL. Non parle nom que ie sçache, et principalement en ceste ville, du reste, il en faudroit demander aux Espaignolz, qui me tindrent prisonniere à Rome.
CLE. Est ce cy l’honneur que tu fais à ton pere? A la bonne maison, dont tu est sailie? A-toy mesme? Et à moy qui ay prinstant de peine à t’esleuer? Il me vient vouloir maintenant de t’estrangler de mes deux mains. Entre icy dedans? Depesche? Que ie ne te voye plus en ceste sorte.
LEL. Ho, ayez un peu de patience si’l vous plaist.
CLE. Mais n’as tu point de honte d’estre veuë en cest estat parmy la ville?
LEL. Ie ne suis pas seule, ne la premiere. I’en ay veu à Rome les grands troupeaux, en ceste ville, combien pensez vous qu’il en y ayt, qui toute nuict vont en cest estat à leurs affaires?
CLE. Celles là sont meschantes.
LEL. O entre tant de meschantes n’est il pas possible qu’il y en voyse vne bonne?
CLE. Ie voudrois bien sçauoir pourquoy tu y vas? Et pour quelle cause tu es sortie du conuent. O si ton pere le sçauoit! ne te tueroit il point? Pauure fille, que tu es!
LEL. Il me deliureroit de grands maux, vous pensez possible que i’estime la vie quelque grand cas.
CLE. Pourquoy vas tu donc ainsi? Dy le moy.
LEL. Si vous me voulez escouter, ie le vous diray, et par ce moyen entendrez quelle est ma fortune, la cause pourqouy ie voys en cest habit hors du monastere, et ce que ie voudrois bien que fissiez pour moy en ce cas. Mais tirez vous vn peu plus en ça ie vous prie, car si quelqu’vn passoit, il me pourroit cognoistre, par ce qu’il me verroit vous tenir propos.
CLE. Tu me fais consumer, dy tost, car ie me meurs de desespoir, o Dieu!
LEL. Vous deuez entendre, que depuys ce miserable sac de Rome, mon pere apres qui’il eut tout perdu, et encor’ auecqu’ les biens, Fabritio mon frere, pour autant qu’il luy faschoit d’estre seul en la maison, il me retira du seruice de ma Dame de Marquisane, auecqu’ laquelle il m’auoit mise au parauant, puis contraints de la necessité nous en retournasmes à Modena, en nostre maison, pour euiter la fortune et pour viure de si peu qu’il nous demoura. Et sçauez encor’, que pour autant que mon pere estoit estimé des amys du Seigneur Comte Guy de Rengon, n’estoit gueres bien veu d’aucunes gents.
CLE. Pourquoy me conte tu ce que ie sçay mieux que toy? Car ie sçay bien que pour ceste mesme raison, vous retirasses tous à vn vostre heritage à Fontanilé, la ou ie vous fis compagnie?
LEL. Vous dites tresbien. Or vous sçauez combien en ce temps ma vie m’estoit dure et ennuyeuse, et non tant seulement loigntaine des amoreuses pensées, mais encor’ de toutes pensées humaines, essimant en moy, que pour ce que i’auois esté entre les mains de souldatz, que chacun me deust mespriser et debouter, et ne me pensois pouuoir viure si honnestement, que ce sufist à garder et tenir le gens de parler. Vous le deuez bien sçauoir, nourrisse, qui tant de foys m’en tençastes, me confortant, et incitant à mener vie plus ioyeuse?
CLE. Si ie le sçay, pourquoy donc me le dis tu? Or sus, acheue.
LEL. Pour ce que si ie ne vous eusse reduit celà en memoire, vous n’eussiez peu bonnement entendre ce qui s’ensuyt. Auint qu’en ce mesme temps Flaminio Carandini, pourtant que il tenoit la mesme partie que nous, print familiarité auecq’ mon pere, et de iour en iour venoit en nostre maison, et acunesfois me ietoit vne oeillade secretement, puys en souspirant par foys, abaissoit les yeux. Et de ce vous fustes cause que ie m’en auisay, nourrisse. De là en auant, me commencerent à plaire ses meurs, son maintien, son language, sa maniere de faire, beaucoup plus que au parauant ne souloient, toutesfois que pour celà, ne pensois ie aucunement en amour. Mais à la continue, durant le credit qu’il auoit de venir au logis, et tantost me monstrant vn signe d’amour, tantost vn acte en souspirant, solicitant, contemplant, et faisant telles chose, ie me commençay à douter bien fort que ce personnage estoit esprits d’amour bien grandement, et me sembla estre digne auquel ie deusse mettre ma fantasie. Ie m’embrasay si estrangement, que autre bien ie n’auois que de le voir.
CLE. Ie sçauois encor’ tout celà.
LEL. Vous sçauez bien aussi que apres que les gens d’armes fuerent partiz de Rome, mon pere voulut retourner iusques là pour voir s’il pourroit riens recouurer de ce qu’il auoit perdu, et encor’ plur pour voir si’l pourroit ouir aucune nouuelle de mon frere. Et pour ce qu’il ne me vouloit laisser seule au logis, m’enuoya demourer à la Mirandole, auecq’ ma tante Ianne, iusques à ce qui’il fust de retour. Combein mal voluntiers ne me separasse de mon bon Flaminio, vous le sçauez, nourrisse; qui tant de foys m’en essuyastes les larmes des yeux? A la Mirandole ie demeuray vn an. Et tantost que mon pere fut de retour (comme sçauez) ie m’en reuins aussi à Modena, plus que deuant amoreuse de celuy, qui comme mes premieres amours, tant m’auoit agrée du commencement, et pensois bien qu’il m’aymast aussi de sa part autant qu’il m’ auoit fait au precedant.
CLE. Sotelette, et combein as tu trouué d’amoreux qui s’arrestent vn an continuelement à vne dame? Et qui en vn moys seul, ne donnent la moque, puys à l’vne, puys à l’autre?
LEL. Ie le retrouuay (comme vous dites) ainsi que celuy qui autant auoit de souuenance de moy, comme si iamais ne m’eust veuë. Et, qui pis est, i’aperceu que toute sa fantasie, tout son cueur auoit mis à conquester et gaigner l’amour de la fille de Gerard Foyani, comme celle que outre la grand’ beauté, est fille vnique de son pere, si le viellard radoté ne se remarie, et fait encor’ des enfants.
CLE. Comment? Si se tient il bien asseuré de t’auoir en mariage, toutesfoys, ie ne sçai comme tu l’entens? Et dit ainsi que ton pere ta promise à luy. Mais ce que tu me dis, nevient point encor’ à propos de ton vestement de page, ne pourquoy tu es yssue hors du monasterie.
LEL. Si vous me laissez dire, vous verrez que tout viendra à propos. Mais pour repondre au premier poinct, ie vous auertis, qu’il ne m’aura ia en mariage, le vieillard. Peu apres que mon pere fut de retour de Rome, il luy falut aller iusques à Bouloigne, pour certains embrouillements de contes qu’il auoit auecq’ des marchands. Et pource que ie ne voulois retourner à la Mirandole, il me mist au monastere de sainte Crescence, souz la garde de seur Amable nostre parente, iusques à ce qu’il fust de retour, car il se pensoit de retourner bien tost.
CLE. Tout cela ie le sçauois bien.
LEL. Or moy estant à ce conuent, et ne oyant parler audit lieu, d’autre chose que d’amour à ses reuerendes meres et seurs du cloistre, ie prins la hardiesse, à l’exemple des autres, de descouurir aussi ma fortune à seur Amable de Courtroys. Elle qui eut tresgrand’ pitié de moy, ne cessa iamais iusques à tant qu’elle fist venir Flaminio par plusieurs fois parler et deuiser auecqu’ elle en compagnie d’autres suers,à fin que moy qui ce pendant estois cachée derriere les custodes, repeusse mes aureilles de l’ouyr deuiser, et mes yeux de le voir et contempler, qui estoit le plusgrand desire qui i’eusse in ce monde. Or vn iour entre les autres qu’il y vint, i’escoute qu’il se plaignoit d’vn sien figlol, qui lui estoit mort, disant plusiers beaux propos de louange dudit figlol, et de son bon seruice, aioustant que s’il en pouuoit recontrer vn pareil, se tiendroit le plus content que homme du monde, et qu’il luy mettroit entre les mains tout ce qu’il auroit.
CLE. O moy pauure femme! I’ay paour que ce paige ne me face mal contente de ce propos.
LEL. Tout soudain que i’eu entendu l’affaire, me vint en fantasie d’esprouuer si le cas me pourroit bien auenir que ie fusse ce bien heureux paige. Et si tost qu’il se fut departy, ie conferay le propos auecq’ seur Amable sçauoir s’il eust esté bon, que puis que Flaminio m’auoir point de logis arresté à Modena, ie trouuasse moyé de m’acorder pour seruiteur auecques luy.
CLE. Ne le disois ie pas bien, que ce paige. O femme perdue que ie suis!
LEL. Elle me la conseilla tresbein, et me commença à instruire de la maniere que ie deuois tenir, et m’apropria et presta certains habitz, que de neuf s’estoit fait faire pour aller aucunesfois desguisée, comme les autres font hors du convent, à ses affaires. Ainsi vn beau matin, de bonne heure, ie me party du monastere, en cest habit. Et pour autant qu’il est vn peu loing de la ville, celà me donna encor’ meilleur courage, et vint tresbien à propos. Ie m’en vois au palais ou logeoit Flamanio, lequel (comme sçavez) n’est gueres loing du monastere, et là i’aten à la porte, iusques à ce qui’il saillist dehors. En quoy ie ne me puis sinon grandement louër de la fortune, car si tost que Flaminio fut sorty du logis, incontinent il iete l’oeil sur moy, et bien courtoysement et de bonne grace me demande, que ie luy voulois, et d’ou i’estois.
CLE. Est il possible que tu ne cheusses alors morte de honte?
LEL. Mais au contraire, à l’ayde d’amour ie luy responds franchement, que i’estois de Rome, et que pour autant que pauuereté me chassoit de pres, i’alois chercher mon auanture par le païs. Il me contemple plusiursfois depuis la teste iusques aux piedz, en sorte que i’eu quasi grand peur qu’il ne me cogneust, puis me dit, que si i’auois vouloir de demourer, auecq’ luy, qu’il me prendroit voluntiers, et me traiteroit honnestement, et comme vn gentilhomme. Alors auec quelque petit de honte, ie responds que i’en estois content.
CLE. Ie voudrois iamais n’auoir esté née, pourte ouir dre ces propos. Et quel bien pensois tu qui t’en peust auenir de faire telle folie, dy sote que tu es?
LEL. Quel bien? Vous semble il que ce soit peu de contentement à vne amoureuse, de voir continuellement son seigneur, parler à luy? Le toucher? Entendre son secret? Cognoistre ses pratiques? Deuiser privément auecqu’ luy? Et estre asseurée, que pour le moins si tu n’en as iouyssance, vne autre ne l’a pas aussi.
CLE. Ce ne sont que toutes foyles de sotelettes. et n’est autre chose ce que tu dys que mettre boys au feu d’auantage, si tu n’es bien certaine que ce que tu fais soit agreable à ton amy. Dequoy luy sers-tu?
LEL. A la table, à la chambre, et si ie cognois pour certain, que depuys quinze iours qu’il y a que ie le sers, ie luy suis tant agreable, et si bien en sa grace, que si autant ie luy pouuois estre en mon vray habit, ie me reputerois trop heureuse.
CLE. Dy moy un petit, ou couches-tu?
LEL. En vne sienne garde robe, toute seule.
CLE. Et si quelque nuict, luy, tenté de la maudite tentation, vient t’apeller pur coucher en son lict, comment en yroit il?
LEL. Ie ne vueil point penser au mal deuant qu’il auienne. Si le cas auenoit, ie y penseroya soudainement, et m’auiserois de ce que i’en deüroys faire.
CLE. Que dira le monde, mais qu’il sçache ceste affaire, faulse garse que tu es?
LEL. Qui leur dira, si vous ne leurs dites? Or voicy ce que ie voudrois que fissier, c’est, que pour autant que ie sçay que mon pere retourna hier sor, et que ie doute qu’il ne m’ enuoye chercher au monastere, que vos fissiez enuers luy tant, qui’il ne me mandast point querir, iusques à troys ou quatre iours d’icy, et que vous luy donnissiez à entendre, que ie suis allée auecq’ seur Amable à Rouerino, et dedans ce temps, ie seray de retour.
CLE. Et à quel propos celà?
LEL. Ie vous diray. Flaminio (comme auer desia entendu par cy deuant) amoureux de Ysabelle Foyani, et bien souuent m’enuoye vers elle, en embassade, auecq’ des lettres, et autre cas. Elle, pensant que ie soye garson, s’est si estrangement amourachée de moy, qu’elle me fait les plus grandes caresses du monde. Ie sais semblant de n’ en vouloir tenire conte, si elle ne fait tant, que Flamino soit banny de sa grace. Or ay ie desia conduit l’afaire à bon port, tellement que i’espere entre cy et trois ou quatre iours, que le cas sera depesché, et que elle le plantera là.
CLE. Ie te dy que ton pere m’a commandé que ie te vienne chercher, et que ie vueil que tu vienne à mon logis, et i’enuoyray querir tes vestements, car ie ne vueil plus que tu sois veuë en cest estat, ou sinon ie t’auertis, que ie le diray à ton pere.
LEL. Vous serez cause que ie m’en iray au hault et au loing, et que iamais plus ne me reuerrez, ne vous, ne luy. Faites doncq’ ce que ie vous dy, si vous le voulez. Mais ie ne vous plus acheuer de dire tant. I’oy que le Seigneur Flaminio m’apelle, Monsieur, atendez, moy en vostre logis d’icy à vne heure, et ie vous y viendray trouuer, et souuienne vous qu’em me demandant, ou appellant, ie me fais nommer Fabio dy Alberini, c’est le nom que ie me suis imposé, et par ainsi vous ne faudrez point. Io voys Seigneur, à Dieu.
CLE. En bonne foy que la coquine a aperceu Gerard venir en çà, et pourtant s’en est enfuye. Or qu’est il maintenant de faire sur ce cas? Vne fois ce n’est pas chose qui faille redire au pere, et toutefois ne la fault laisser en cest estat. Ie m’en tiray iusques à ce que i’aye parlé de rechef à elle.

SCENE QUARTE

GE. Si Virginio me tient ce qu’il m’a promis, ie me veux donner le plus beau temps qu’homme qui soit in Modena. Qu’en dis tu, Spela, n’auray-ie pas raison?
SPE. Ie croy que vous feriez beaucoup mieux d’employer quelque bien à voz pauures neueux qui ont tant de necessité, et à moy, que vous ay seruy desia di long temps, et iamais ne peu espergner auecq’ vous vne pauure paire de souliers, ma foy, i’ay grand’ peur si Dieu ne vous ayde, que ceste femme ne vous enuoye ie sçay bien ou, ou qu’elle ne vous face vous m’entendez bien.
GE. Ie veux que tu voyes, s’elle ne se tiendra pas bien contente du payement que ie luy feray.
SPE. Vray, vray, car là ou vn autre la payeroit en grosse et en forte monnoye, voys la payerez en doubles, et en petit change.
GE. Voicy sa noutrisse, tais toy, ie luy veux finement demander, comment se porte Lelia.
CLE. O quel beau lis de iardin, pour luy donner femme si tendre, pensez que ceste pauure fille seroit bien logée entre le mains de ce vieillard, poussif, moreux, enfroiduré. Par la mercy Dieu, ie la deschirerois plustot en mile pieces, que ie soufrisse qu’elle fust donnée à ce vilain radoté, asoté, ridé, rioteux. I’en veux vn petit prendre l’esbat, il fault que ie m’aproche vn peu de luy. Dieu vous doint bon iour et bon an, Gereard.
GE. Et à toy en doint cent mile, et autant de ducatz.
SPE. Ilz me seroient beaucoup mieux seant, qu’à elle.
GE. O Spela! pense tu si i’eusse esté en la peau de ceste femme cy, les beaux plaisirs que i’eusse receuz?
SPE. Et pourquoy? Vos auriez esprouué beaucoup de maryz, là ou vous n’auez esprouué qu’vne femme, ou, possible, vos le dites pour quelque autre raison.
CLE. Et combien de maryz ay-ie esprouué, Spela? Que Dieu te face peler par les mouches, tu as, possible, enuie de n’auoir point esté l’vn de ceux là, non pas?
SPE. Oy, par Dieu, que la bague le vault, pour les moins.
GE. Tais toy, beste, ie ne le dy pas pour ceste cause, non.
SPE. Pourquoy le dites-vous doncq’?
GE, Pourtant que i’aurois tant de fois embracé, baisé, acolé ma Lelia, tant douce, tant delicate, du sucre, d’or, de lait, de roses, de le ne sçay plus que dire moy.
SPE. Oh oh, mon maistre, mon amy, allons, allons, ie vous prie retirons-nous au logis, depeschons tost, tost.
GE. Pourquoy celà?
SPE. Vous avez la fieüre, vertu bieu, il vous pourrroit venir pis de demeurer plus long temps à cest aer.
GE. I’ay le mal an que Dieu t’enuoye, quel fieüre? Ie me trouue tresbien, Dieu mercy.
SPE. Ie vous dy que vous estes in fieüre, ie le cognois tresbein moy, et fort grande encores.
GE. Si suis-ie seur que ie me trouue tresbien.
SPE. Auez-vous point mal à la teste?
GE. Non.
SPE. Arrestez-vous vn peu, que ie vou taste le poux? Vous auez grand’ douleur d’estomac, ou pour le moins, ie me doute que vous sentez quelques fumées, qui vos montent au cerueau.
GE. Au dyable le fol, me voudrois-tu faire deuenir Canlandrin? Tte dy, que ie n’ay autre mal que de ma Lila delicate, sucrée.
SPE. Ie suis certain que vous auez la fieüre, et estes en tres mauuais poinct.
GE. Mais à quoy le voys-tu?
SPE. A quoy? Ne vous en aperceuez-vous point? Vous estes hors de vostre esprit, vous frenaisiez, vous lunatiquez, et ne sçaurez que vos dites.
GE. C’est Amour qui fait celà, mon amy, tu ne l’entends pas. Clemence m’amye, omnia vincit amor.
SPE. Ou le beau prouerbe de Napolitain, ponatus manum bragueta. Il ne fut iamais dit qu’à ceste heure, cestuy là.
GE. Ah la petite cruelle, la petite traistresse qu’est ta fille!
SPE. Ah ie voy bien que ce ne sera pas fieüre, mais i’ay grand’ paour que nous ne deuenions aquariastres tout à fait. Ah pauure garson que ie suis! que me fauldra il faire desormais?
GE. O Clemence m’ayme, il me vient fantasie de te baiser et acoler mile fois.
SPE. Il nous faudra tantost auoir icy des cordes, ie m’en doute bien.
CLE. Baiser dea, ie le vous defens bien, car ie ne veux point estre baisée de vieillards, entendez-vous celà?
GE. Te semble-ie estre si vieil?
SPE. Qu’est-ce que tu dis vieil? Il n’est pas encores, Dieu mercy, cheut vn oeil hors de la bouche de mon maistere; ie voulois dire vne dent.
CLE. A dire vray, vous n’auez pas du tout le temps qu’on diroit bien non. sire Gerard, ie le voy à vostre visage.
GE. Ie te prie dy le vn peu à Leila, escoute Clemence si tu le fais, et tu me metz vne fois en sa grace, ie te veux donner le plus beau demy ceint que tu vis de ta vie.
SPE. O le grand prodigue que c’est! Et à moy sire, que me donnerez-vous?
CLE. Aussi auant fussiez-vous en grace du Duc de Ferrare, comme vous Estes en la grace de Lelia, que bien vous en prendroit. Mais vous la faites trop atendre. car si vous l’aymiez ben parfaitement, vous ne la tiendriez pas ainsi aux abois comme vous faites. et ne luy lairriez point perdre sa bonne auanture.
GE. Comment? Luy faire perdre sa bonne avanture? Ie pourchasse la luy donner, non pas la luy oster.
CLE. Pourquoy doncq’ la tenez-vous tout vn an durant sur la propos de dire maintenant ie la veux, et puys apres ie ne la veux pas?
GE. Penseroit elle bien qu’il tint à moy. Or si ie ne solicite tous les iours son pere, si ce n’est le plus grand desir que i’aye en ce monde, si ie ne voudrois que le cas se fist plustost au iour d’huy que demain, tu me puisse voir de brief au gibet.
CLE. Le cas doncq’ se parfera, si Dieu plaist. Ie luy reconteray tout de poinct en poinct. mais escoutez, sire, elle vous voudroit bien vn peu voir vestu d’autre sort, car ainsi que vous estes habillé, vous luy semblez vn droit pitault de vilage.
GE. Comment? Pitault, et que luy ay-ie fait?
CLE. Non, mais pource que tousiours vous estes plus emmailloté de fourreures.
SPE. Ie serois d’auis, par mon ame, qui mon maistre, pour l’amour de sa dame, se fist escorcher tout vif, ou, pour le moins, qu’il s’en allast tout nud parmy la ville. Pensez-vous qu’il le feroit beau voir?
GE. I’ay des plus beaux habitz qu’homme qui soit en Modena, si ie les voulois vestir. Clemence, ie te sçay bon gré de m’en auoir auerty. Tu verras d’icy à deux iours si ie ne seray pas acoustré d’autre sorte. Mais ou est ce que ie la pourrois recontrer ¡a son retour du monastre?
CLE. Vous la pourrez voir à la porte de ceste ville, car tout maintenant ie la vois querir.
GE. Vaudroit il point mieux que ie te tinsse compagnie? Nous en yrions tout bellement deuisants ensemble.
CLE. Ah, iamais celà, comment? Et que diroit le monde?
GE. Amour, helas ie meurs!
SPE. Baston, fay tes honneurs.
GE. Que tu es bien heureuse!
SPE. O beste marmiteuse!
GE. Femme bien fortunée.
SPE. O beste ou fus-tu née?
GE. O laict tresbien content!
SPE. O cerueau plein de vent!
GE. O Clemence iolie!
SPE. O vaisseau plein de lie!.
GE. Or sus Clemence, à Dieu doncq’ m’amye, ie la vous recommande. Vien çà, Spela, ie me veux aller refaçonner autrement, i’ay deliberé de me vestir d’autre sorte, poiur complaire à mon amoreuse.
SPE. I’ay grand’ peur que tout n’en voyse mal.
GE. Pourquoy celà?
SPE. Pource que vous commencez desia à faire à son apetit, ma foy les brayles demeureront à elle.
GE. Va t’en à la boutique de maistre Marc le parfumier, et m’achete vne boiste de ciuette, car ie veux maintenant entrer en amoureuse vie.
SPE. Et l’argent, ou est il?
GE. Tien, voylà vn Carolus, va tost depesche, es-tu reuenu? Ie me retiray cependant au logis.

SCENE CINQIESME

SPE. Si quelqu’vn auoit en fantasie de vouloir enfermer toutes les folies de ce monde en vn sac, il ne fault qu’y mettre mon maistre la teste la premiere, et principalement à ceste heure, qu’il est entré en ceste frenaisie d’amour. Si vous le voyez au logis, il se testonné, il se farde, il se proumene en gentilhomme, il va de nuict en gerroyage, la belle espée au costé, la cape renuersée en brigueur, et toute iour vous gringote fors mottetz, sur son beau luc, qui est, par mon ame, aussi descordé que son maistre, et vous tient sa partie auecq’ vne voix tremblante (mais elle est vn peu cassée et enrouée) qui’l semble vn droit trespassement nostre dame. Et de bonne auanture encores s’estudie à composer rondeaux, dixaios, balades, sonnetz, chapitres, et mile autres rimasseries, qui seroient pour faire rire des oreilles tous les asnes de ceste ville, et tous les chiens auecqu’, maintainant encoures se delecte de musq’, de perfuns, de ciuette. Par le corps bieu c’est assez pour le faire deuenir hors de soy du tout, si Dieu ne luy ayde. Mais voicy Scarissa, qui doit retourner de la religion.
SCA. Ie vous asseure que ces bons peres qui mettent leurs filles en religion doluent estre des bonnes gents du temps de la Royne Catin. Il leur est bien à voir qu’elles sont toute jour à genoux deuant le crucifix, à prier Dieu qu’il face du bien à ceux qui les ont mises leans. Vrayement si sont elles, ie vous en asseure qu’elles prient bien Dieu, et le dyable aussi, mais c’est qu’ilz facent rompre braz et iambes, à ceux qui sont cause qu’elles y entrerent iamais.
SPE. Ie veux vn petit escouter ce propos.
SCA. Ainsi que ie vien pour fraper au tournouër de ces bonnes dames, incontinent toute la chambre fut pleine de soeurs. Il y en auoit ce croy plus de cent, et toutes ieunes, belles comme beaux ange. Ie commence à demander si Lelia estoit point leans, l’vne se rit d’vn costé, l’autre se raille, l’autre r’entre de propoz nouueaux. Somme toute elles se moquoient de moy, comme si i’eusse esté quelque teste de veau pelée.
SPE. Dieu gard he y Scatissa, dont vien tu? Ho, ho, tu as des eschaudez sucrez, donne m’en?
SCA. Saint Anthoine t’ard, toy et ce solastre de ton maistere.
SPE. Tire, tire fort à toy, et me laisse aller, mais dont viens tu?
SCA. De la religion S. Crescence.
SPE. Et puys? Qu’est deuenue Lelia? Est elle retournée au logis?
SCA. Elle est retournée ta male hart. Vertu bien, n’est ce pas vn grand cas, que cest acariastre de ton maistre la cuyde auoir en mariage?
SPE. Pourquoy doncq’? N’en veunt elle point?
SCA. Ie croy bien que non, mais te semble il que ce soit proye pour ses oyseaux?
SPE. Par mon ame elle a bonne raison. Ete bien que dit elle?
SCA. Elle ne dit rien, que voudrois-tu quelle dist, quand ie ne l’ay peu oncques voir au conuent? Tout incontinent que ie suis arrivé là, et que ie l’ay demandée à ses affaitées religieuses, il sembloit qu’elles vousissent auoir le pasture de moy.
SPE. Elles demandoient bien autre ca, possible vouloient elles ton baston pastoral, tu n’entends pas bien le mistere.
SCA. Ie l’entends par Dieu mieux que toy, aussi tost eussent elles la teigne. Mon amy, l’vne me demandoit vn propos d’amourettes, l’autre si ie voulois estre son mary, l’autre me disoit que Lelia estoit en oraison au dortouër, l’autre qu’elle s’essuyoit la teste, l’autre qu’on la confessoit au cloistre, il y en vint vne qui me dit, “Mon amy, vostre pere eut il beaucoup d’enfants masles,” ie fu en fantasie de luy respondre, il eut ma dame, à peu que ie ne dy, de sorte que ie m’aperceu tresbien qu’elles prenoient plaisir à se railler de moy, et ne vouloient que ie parlasse à Lelia.
SPE. Tu estois vn grand fol, ne deuois-tu pas entrer leans, et dire que tu la voilois chercher toymesmes?
SCA. Vertu bieu entrer leans tout seul? Va t’y en va pour essayer, vrayement tu m’acoustres bien. Par le corps bieu il n’au a sergent en ceste ville qui n’eust bien afaire à s’en desharpir. Religieuses, hen, et estre tout seul? Vertu bieu! Or ie te diray à Dieu, car ie n’oserois plus icy demeurer, il fault que ie voyse soudainement en rendre la response à mon maistre.
SPE. Et moy, il fault que ie voyse aussi hastiuement acheter de la ciuette pour mon viel folastre.

Acte II